Coupures d’électricité interminables, pénurie d’eau, insécurité galopante, promesses non tenues et restrictions des libertés : au Mali, la colère d’une partie de la jeunesse s’exprime désormais sans détour. Dans un texte incisif, le politologue et militant exilé depuis près d’un an en Côte d’Ivoire, Cheik Oumar Doumbia, dit COD, dresse un bilan sévère de six années de gouvernance militaire d’Assimi Goïta. Une parole politique rare et frontale, qui s’inscrit dans une contestation de plus en plus visible.
Par Ag Ahmedou Mohamed
Un quotidien marqué par la privation
« Plus de trois ans sans jamais connaître 24 heures d’électricité continue », martèle Cheik Oumar Doumbia. Par cette formule, COD résume une réalité devenue banale pour de nombreux Maliens : l’effondrement du service public de l’énergie. À cette crise s’ajoute celle de l’eau. «Des ménages qui passent jusqu’à 15 jours sans eau », écrit-il encore, dénonçant une situation qu’il juge indigne d’une capitale. L’image qu’il évoque, « un ministre qui se retrouve à distribuer de l’eau à la population de Bamako, comme si la ville était un camp de réfugiés », vise à illustrer ce qu’il considère comme une faillite structurelle de l’État.
Dans ce diagnostic, COD ne se contente pas de décrire : il accuse. Pour lui, ces pénuries ne sont pas conjoncturelles, mais le symptôme d’une gouvernance défaillante.
Promesses spectaculaires, résultats inexistants
Le texte insiste sur ce qu’il perçoit comme un fossé abyssal entre les annonces et leur concrétisation. « Un gouvernement qui a tout promis mais n’a jamais tenu ses engagements depuis six ans », écrit Cheik Oumar Doumbia. Et il énumère : « quatre centrales nucléaires, trois nouvelles locomotives, des centrales solaires, des routes ». Une liste qui, dans sa répétition, vise à souligner l’accumulation de projets restés, selon lui, à l’état d’annonce.
COD pousse la critique plus loin en visant directement le chef de l’État de transition : « un Président champion des poses de premières pierres ». Une formule cinglante, devenue récurrente dans certains cercles critiques, pour dénoncer une politique de communication sans résultats tangibles.
Souveraineté revendiquée, contradictions assumées
L’un des points les plus sensibles du texte concerne la question de la souveraineté. « On refuse la présence de forces étrangères sur notre sol, mais on paie des mercenaires russes à coups de milliards », affirme Cheik Oumar Doumbia. Derrière cette phrase, il met en lumière ce qu’il considère comme une contradiction majeure de la transition : revendiquer une indépendance stratégique tout en s’appuyant sur des acteurs extérieurs controversés.
Dans le débat public malien, cette question cristallise des clivages profonds entre partisans de la ligne souverainiste du pouvoir et ses détracteurs.
Libertés publiques sous pression
Mais c’est sans doute sur le terrain des libertés que le texte se fait le plus alarmant. « Les Maliens sont aujourd’hui prisonniers dans leur propre pays », écrit COD, avant de préciser : « peur de penser, peur de s’exprimer, interdiction de s’organiser ou de manifester ».
Une accusation grave, qui renvoie à un climat politique que plusieurs observateurs décrivent comme de plus en plus verrouillé depuis les coups d’État successifs.
« Et on appelle cela la souveraineté », conclut-il, dans une formule qui résume sa critique : celle d’un concept vidé, selon lui, de son sens démocratique.
Une insécurité en expansion
Sur le front sécuritaire, le constat est tout aussi sévère. « Le terrorisme s’est étendu à Kayes, à Ségou, à Sikasso », note Cheik Oumar Doumbia.
Pour lui, cette extension géographique constitue un échec majeur des autorités. Il va plus loin en pointant des conséquences concrètes, avec des groupes terroristes qui réussissent « à interrompre l’approvisionnement en carburant du pays ». Cette situation illustre, selon lui, une perte de contrôle de certaines zones stratégiques, avec des répercussions directes sur la vie quotidienne.
Un pays à l’arrêt, une population à bout
L’image des « files d’attente kilométriques dans les stations-service » revient comme un symbole. « Des Maliens contraints de passer la nuit dans des stations-service », écrit COD, à cause de « l’incompétence » des autorités.
Dans ce tableau, la crise n’est pas seulement économique ou sécuritaire : elle devient sociale, presque existentielle. Le Mali est aujourd’hui à terre à cause de la crise énergétique due au manque de carburant sous la pression des groupes armés terroristes, qui contrôlent les axes vitaux d’approvisionnement vers les régions du sud et vers la capitale.
L’eau potable est devenue une denrée rare à cause du manque d’électricité. Ce sont les hommes en uniforme de la Protection civile qui distribuent l’eau à la population de Bamako à travers des citernes. Les mercenaires russes d’Africa Corps ont fait don de deux groupes électrogènes à la société Énergie du Mali. Mais cela n’a pas suffi car le carburant est insuffisant et la situation s’aggrave du jour au lendemain. Le Mali s’effondre.
Refus du silence et affirmation politique
Devant cette situation, Cheik Oumar Doumbia revendique une posture claire : « Vous voulez que je me taise… cela n’arrivera jamais ».
Son texte se conclut par une anaphore martelée : « J’ai dit. J’insiste. Je signe. Je persiste. » Une manière d’inscrire sa parole dans la durée et dans le combat politique. En affirmant qu’il « répétera cela sur tous les plateaux de télévision dans le monde », COD dépasse le cadre national pour porter son message à l’international.
Au-delà de sa propre personne, l’auteur inscrit son réquisitoire dans une dynamique plus large : celle d’une jeunesse malienne de plus en plus critique à l’égard de la transition militaire. Entre désillusion, frustration et volonté de rupture, cette parole tranche avec le discours officiel et révèle une fracture politique persistante. Reste à savoir si cette contestation, encore marginale dans l’espace public malien, trouvera un écho plus large.




























