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La justice malienne solde un scandale politico-financier de l’ère IBK

Cérémonie de réception de 4 Super Tucano, en présence du Président Ibrahim Boubacar Keïta, en blanc, le 11 juillet 2018.

Vendredi, la chambre criminelle spécialisée du pôle national économique et financier a condamné à vingt ans de réclusion trois anciens ministres d’Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), dont l’ancien Premier ministre Boubou Cissé, ainsi qu’un banquier et un officier. Des peines de sept ans de réclusion ont été prononcées contre un quatrième ancien ministre et quatre officiers supérieurs. La justice solde ainsi  l’un des scandales les plus retentissants de l’ère IBK qui avait contribué à la chute du régime démocratique : l’affaire dite Paramount-Embraer, du nom de contrats d’achat d’armes remontant à 2015.

Par Adama Dramé, directeur du journal Le Sphinx

Les peines les plus lourdes ont été prononcées contre les accusés jugés par contumace, comme c’est généralement le cas en pareille circonstance. Il s’agit de Boubou Cissé, de Babaly Bah,le P-D.G de la Banque malienne de la Solidarité, de Tiéman Hubert Coulibaly, alors ministre de la Défense et des Anciens combattants, et de son collègue de l’Économie et des Finances Mamadou Igor Diarra, ainsi que d’un officier des Forces armées maliennes (FAMA), Mamadou Lamine Diakité. Ces cinq hommes font l’objet de mandats d’arrêt internationaux émis avant le procès. Les autres, condamnés à sept ans de réclusion, ne sont pas en fuite : on compte parmi eux Tiéna Coulibaly, le successeur de Tiéman Hubert à la Défense, trois généraux (Souleymane Bamba, Mbemba Moussa Kéïta, Moustapha Drabo), un colonel (Abdoul Wahab Touré) et un inspecteur des Finances, Abou Berthé, délégué du contrôle financier auprès du ministère de la Défense et des anciens combattants. Le colonel-major Aminata Doho, reconnu coupable de blanchiment de capitaux, écope d’un an d’emprisonnement et de cinq millions de francs CFA d’amende. 

La chambre criminelle spécialisée du pôle national économique et financier, en transport dans les locaux de la Cour d’appel à Bamako, était composée de 4 juges du pôle national et présidée par un magistrat de la Cour suprême, en raison de la qualité d’anciens ministres de certains des accusés. Elle a déclaré non coupables le général Mahamane Touré, le colonel-major Nouhoum Dabitao, les colonels Mamourou Togo, Mamadou Nambala Traoré, Bougaly Bah et l’inspecteur du Trésor et payeur général Mahamadou Koné. 

Les prévenus étaient tous poursuivis pour faux et usage de faux, corruption et atteinte aux biens publics, blanchiment de capitaux et complicité, faits prévus et punis par le Code pénal malien et la loi uniforme relative à la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme.

Un détournement de 19,2 milliards de francs CFA 

 La justice reproche aux principaux accusés d’avoir détourné 11,79 milliards de FCFA (18 millions d’euros) sur le contrat de marché conclu avec Paramount Group Ltd., sans qu’aucune livraison de matériels n’ait été effectuée par Paramount Group LTD durant la période sous revue. Et sur le marché conclu avec Embraer, d’avoir payé un surplus de 7,47 milliards de francs CFA (11,3 millions d’euros). Bref, pour ces deux contrats, ce ne sont pas moins de 19,2 milliards (29,2 millions d’euros) qui ont été détournés, selon les conclusions de l’enquête de la brigade du pôle économique et financier.

Signature du contrat de vente de 6 1 29 par Hubert Tieman Coulibaly et Jackson Schneider, le 15 juin 2015.

Le Sphinx a longuement enquêté sur ces affaires depuis dix ans. Certes, des taux de change volontairement gonflés sur des contrats négociés en dollars ont été utilisés pour léser le contribuable malien. Mais nos investigations ont décelé plus grave : un vol organisé systématique, couvrant la plupart du matériel acheté entre 2015 et 2017. 

4 Super Tucano à 53 milliards et une dizaine de milliards détournés

En juin 2015, le ministre de la Défense, Tieman Hubert Coulibaly, signe avec la firme brésilienne Embraer SA un contrat d’acquisition de 6 avions légers d’attaque, des A-29 Super Tucano, en marge du Salon de l’Aéronautique du Bourget. Mais Embraer SA ne sera payé que pour  4 appareils ! Ce sont eux, immatriculés TZ-01C, TZ-02C, TZ-03C et TZ-04C, que feu le Président de la République malienne Ibrahin Boubacar Keïta (IBK), torse bombé, a présenté aux Maliens, le 1er juillet 2018, à 28 jours de la présidentielle, lors d’une cérémonie à Sénou retransmise à satiété par la voix de son maître, l’Ortm. IBK n’a fourni aucune information sur l’écart entre les 6 avions promis et les 4  livrés, alors que le budget national a été amputé de plus de 53 milliards. 

Des pilotes et mécaniciens maliens ont été formés pour pourvoir opérer sur le Super Tucano sur le théâtre malien. Ces avions, selon nos sources, ont, avant leur livraison, effectué régulièrement des vols d’essais et d’entraînement à partir des bases de São José dos Campos et Araraquara, au Brésil. Selon nos estimations, entre 10 et 12 milliards FCFA ont été décaissés du Trésor sans atterrir dans les comptes du fournisseur. 

IBK défend les fossoyeurs

Fraichement élu, en 2013, Ibrahim Boubacar Keïta ne pouvait imaginer que des fonctionnaires d’un pays en guerre puissent se livrer à des actes de corruption et de délinquance financière. Il s’insurgeait alors en ces termes : « Je ne puis donc tolérer le détournement ou la mauvaise gestion des ressources publiques. (…) Je prends l’engagement que personne n’entravera le cours de la justice. (…) L’argent du peuple sera restitué, s’il doit l’être et ce, sans préjudice des réparations et poursuites requises. »

Mais cet outrage fit rapidement place à la complaisance. Dès mai 2015, le Président s’insurge contre le Vérificateur Général (VEGAL) : « La mission du Vérificateur Général n’est pas la chasse à la délinquance financière. Le Vérificateur général n’est pas le père fouettard, mais il doit agir dans le sens de la responsabilité. » Les rapports du Végal touchaient ses proches, ceux-là même qu’il avait choisis et nommés à des postes de responsabilité. De la complaisance, le Président est passé à la résignation, voire au soutien actif de ceux qui détournaient les fonds publics. Une véritable mafia s’est constituée autour de la loi de programmation militaire. Les plans de remise à niveau et de dotation en équipements modernes sont devenus les nouvelles vaches à lait du régime le plus corrompu que le Mail ait connu. Le fils d’IBK, Karim Keïta, jouait un rôle clé dans ce dispositif, en tant qu’influent président de la commission Défense de l’Assemblée et puissant demi dieu des affaires.

Loi de programmation militaire

La déroute de l’armée en 2012 avait mis à nu l’inadéquation du type d’armement dont elle disposait. Historiquement, le matériel était acquis en fonction des moyens disponibles et de l’offre proposée au Mali. Après l’élection d’IBK, la nécessité d’un véritable programme d’armement adapté s’est clairement posée. C’est ainsi qu’une Loi de programmation militaire (LPM) fut votée à l’Assemblée nationale le 20 février 2015 à l’unanimité. En tout, 1230 milliards de FCFA devraient être dépensés pour la défense nationale pour le recrutement, la construction d’infrastructures, l’amélioration de la condition de vie des soldats et leur formation et surtout pour l’achat d’équipements militaires adéquats.

316 milliards avaient été prévus pour l’achat de matériel de guerre adapté aux défis, notamment la lutte contre le terrorisme.  En 2012, l’armée disposait de Mi-24D, un hélicoptère de combat réputé pour sa puissance de feu mais dont l’efficacité était compromise par son faible rayon d’action. De la base de Gao, il était, en effet, impossible de rejoindre Kidal, Aguelhok ou Ménaka, ce qui réduisait fortement son utilité sur le théâtre d’opérations. Pour combler cette lacune, l’armée a opté pour un avion léger d’attaque, le Super Tucano et une version réactualisée du Mi-24D : le Mi-35D. Ces deux appareils sont non seulement capables de projeter la force mais ils permettent également d’assister les troupes au sol. Le Super Tucano peut relier Gao à Tessalit en 45 minutes et intervenir à Ménaka en moins de 30 minutes. Le Mi-35D augmente sensiblement le rayon d’action et la version choisie par l’armée malienne est dotée d’un module d’imagerie thermique lui conférant la possibilité d’opérer nuitamment ou en période de visibilité réduite. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’Armée a également décidé d’acquérir des Super Tucano au lieu des Mi-35D plus performants.

L’Armée de l’Air bien servie 

Selon un rapport d’audit interne en possession du Sphinx, l’Armée de l’Air se taille alors la part belle des acquisitions, avec 33% des dépenses. En tout, l’achat d’équipements représente près de la moitié du budget à engager jusqu’en 2019. Fin 2017, toutes les dépenses prévues pour l’acquisition d’équipements sont déjà faites ; aucun achat, sauf cas exceptionnel, n’est prévu pour 2018 et 2019. Cette célérité s’explique d’une part, par l’urgence à combler le déficit en équipements modernes, mais aussi, comme nous le verrons plus loin, par une logique de détournement de fonds mise en place autour du Président.

L’Armée de l’Air avait recommandé l’achat du Mi-17, un hélicoptère de fabrication russe qui opère dans 17 pays africains, dans des conditions similaires à celles du Mali, notamment au Niger, au Burkina Faso, au Sénégal et au Tchad. L’armée américaine avait opté pour le Mi-17 en 2013 pour équiper l’armée afghane. 

Des pilotes en or 

Dixell Partners est une entreprise basée à Singapour. C’est elle que le Mali a choisie pour la formation de pilotes. Dixell utilise une école basée en République tchèque pour certaines formations. C’est là qu’ont atterri 15 élèves pilotes de l’Armée de l’Air. Dixell y maintient une flotte de petits avions, des salles de cours, un simulateur de vol. La formation est sanctionnée par une licence de pilote civil.

Pour la formation des 15 pilotes, le Mali a signé un contrat de 3,78 milliards de FCFA avec Dixell, soit la bagatelle de 252 millions de FCFA par pilote. Or, la formation de pilote professionnel avec qualification de vol aux instruments, et même d’instructeur de vol certifié – avec 100 heures de vol – ne saurait dépasser 45 millions de FCFA. La majorité des écoles de pilotage offrent des programmes entre 20 et 35 millions de FCFA. Même en comptant 10 millions de FCFA par an pour le coût de la vie à Prague, on est très loin du compte. Encore une fois, les besoins de sécurité du pays font place à une fraude organisée par une mafia qui n’essaie même plus de couvrir ses traces. Elle le fait désormais au vu et au su de tout le monde.

Un système mafieux

Le président IBK est assurément le premier chef d’État africain à avoir été mis sous écoute, non pas à cause de ses fonctions, mais en raison de ses liens avérés avec le crime organisé corse. Avec son « frère » Michel Tomi, le Président avait même mis en place un système pour contrer les écoutes. Tomi ne l’appelait pour les choses « sérieuses » qu’à partir de sa ligne de téléphone mobile d’un opérateur malien en mode rooming. Les appels à partir d’autres lignes avaient pour but de brouiller la piste des enquêteurs français, et le Président malien s’est volontairement prêté à ce jeu.

Un système pour rançonner l’État malien se met en place dès l’arrivée au pouvoir d’IBK. Ce dernier doit beaucoup à ceux qui l’ont aidé pendant la campagne, doit préparer les prochaines échéances électorales en position de force, et bien entendu, mettre les siens à l’abri du besoin. Commence alors un travail de surfacturation, de gymnastiques et de cabrioles comptables et de détournement de deniers publics.

Ce que nous exposons ici s’inscrit dans la suite des dénonciations du Sphinx, corroborées par le Fond Monétaire International en 2014 et confirmées par les investigations du Vérificateur Général concernant l’achat d’équipements militaires et du Boeing présidentiel. L’ex-Premier ministre, Soumeylou Boubeye Maïga, avait lui aussi été placé en garde à vue par la police française après avoir reçu du cash à son hôtel, lors d’un séjour à Paris en 2014. L’argent provenait de Robert Franchetti, dirigeant de Magforce, un fournisseur de l’armée malienne. Celui-là même qui avait vendu à l’armée des chaussettes à 4 euros la paire ensuite facturées à 25 euros. La ministre de l’Économie et des Finances de l’époque, aujourd’hui Commissaire du Mali à l’UEMOA, Mme Bouaré Fily Sissoko, n’y avait pas vu malice mais « simple profit » de marchand.

Des achats secrets et… plus de 10 000 morts 

Avec la Loi de Programmation militaire, les achats se font dans le plus grand secret, sans appel d’offres. Nous ne dévoilerons pas la liste de tout ce qui a été acquis mais elle est très longue : véhicules militaires, matériels de communication, armes, munitions, etc. Et elle concerne aussi bien des entreprises maliennes qu’étrangères.

La mise en route de la LPM devait conduire, à terme, à une réduction de l’insécurité au Mali. Mais rien de tel ne s’est produit. En réalité, les dépenses faites dans le cadre de la LPM visaient en premier lieu à enrichir les membres du clan mafieux du président. Les militaires maliens ont continué à perdre la vie alors que l’accent devrait être mis sur le blindage des véhicules de patrouille – comme c’était le cas pour ceux de la MINUSMA. Les achats effectués au nom de l’armée malienne ont surtout été juteux pour cette mafia. Alors Premier ministre (entre avril et décembre 2017), Abdoulaye Idrissa Maïga déclare à Jeune Afrique: « Aujourd’hui, le Mali est plus stable qu’en 2013 ». Quand l’interviewer tente de le faire réagir sur les zones de non droit que sont devenues le nord et le centre du pays, il s’exclame: « Mais en quoi le gouvernement pourrait-il en être responsable ? Posez plutôt cette question aux spécialistes de la sécurité : aux policiers, aux gendarmes, aux militaires… Ils ont vu leur situation s’améliorer depuis 2013. Ils ne sont plus en guenilles. Ils ont des équipements. »

Ces militaires dont parle l’ex-Premier ministre ont perdu au moins 245 des leurs en 2017, auxquels s’ajoutent 191 blessés. En tout, victimes militaires et civiles, on enregistre en 2017 au moins 716 morts et 546 blessés ; plus de 250 en 2019, illustrant l’échec du pouvoir en place. En quatre ans, les Maliens ont perdu 10 000 personnes, civils et militaires. C’est ce que Manassa Danioko et ses juges constitutionnels appellent « insécurité résiduelle »

Aéronefs cloués au sol et blindés en carton

En moins d’un an deux aéronefs achetés à des milliards sont cloués au sol ; les Marauder, eux, se révèlent de véritables « blindés en carton», selon les termes utilisés par  l’inénarrable Mahmoud Dicko au cours de l’un  des meetings du mouvement M5 RPF qui s’apprête à balayer le régime d’IBK le 20 août 2020.

Le procureur du Pôle économique et financier que Le Sphinx interpellait sur ce hold-up du siècle perpétré sous le régime kleptocrate d’IBK a fini par ouvrir une information judiciaire – il est vrai après un rapport confidentiel du Secrétariat de la Présidence de la République – pour faire la lumière sur cet énième scandale financier impuni.

Ce procès qui vient de se tenir est réconfortant à plus d’un titre. Il montre la volonté des autorités actuelles de lutter contre le pillage systématique du Trésor Public, même s’il laisse un arrière-goût d’inachevé. Il fait surtout jurisprudence en affirmant que : « S’agissant de l’exécution des marchés publics, il y a lieu de retenir que la seule évocation du caractère secret défense du marché ne doit pas avoir comme corolaire de soustraire les fonds publics à un contrôle ; la responsabilité des agents ne saurait être couverte par le secret défense s’agissant de l’utilisation des fonds publics qui doit soumise à un devoir de transparence qui ne peut être obtenu qu’à travers des vérifications financières de conformité de la dépense publique. Le secret défense s’attache au marché et non à la responsabilité des agents chargés d’en assurer l’exécution »

Les voleurs de la République sont avertis puisque, malheureusement, les détournements continuent de manière exponentielle !


Encadré : La moitié du contrat décaissée mais seulement un quart livré

Alors que la société devrait procéder à la livraison complète des blindés Marauder de Paramount, dans un maximum de 15 mois, ce n’est qu’en 2019, soit 4 ans plus tard, qu’une quinzaine de blindés est livrée après une intervention d’IBK auprès de son homologue Sud-Africain Cyril Ramaphosa.

Depuis plus rien. Et pourtant, la moitié du montant de la commande soit 30 millions d’euros (17,7 milliards de FCFA) est sortie du Trésor, mais notre pays n’a reçu que le quart des Marauder commandés. Dans l’opération, nos kleptocrates ont carotté 450 millions de francs CFA rien qu’en jouant sur le taux de change. Ivor Ichikwitz, le patron de la société sud-africaine est formel : Paramount a intégralement honoré le contrat qu’elle a signé avec l’état Malien. La partie du contrat qui a été financée a été exécutée et la totalité des équipements ont été livrés. Une manière de dire que sa société n’a rien à voir avec les nombreux intermédiaires et prête-noms mandatés par le régime corrompu d’IBK. Où sont alors passés les 10 milliards manquants ?

On sait que la cellule nationale de traitement des informations financières Centif du Sénégal a informé son homologue malienne qu’un certain Arouna Thiam, au nom de la société sud-africaine Paramount group, avait viré 212 353 507 FCFA soit 40% d’un marché signé avec l’état malien vers le compte Diamond Bank Sénégal numéro 00330401232101499012. Ledit compte a reçu un cumul total de près de 670 millions FCFA. Arouna Thiam a procédé à plusieurs retraits non pas auprès de cette banque mais via plusieurs guichets automatiques à travers la capitale sénégalaise. Des méthodes qui rappellent les pratiques sordides des spécialistes de la rétro-commission

Pour se justifier Arouna Thiam, a dit que lesdites sommes étaient des acomptes sur un marché de 1 million de dollars entre l’État malien et Paramount pour l’acquisition d’équipements destinés à l’armée, la gendarmerie et la police.