Téléchargez nos applis
Disponible sur Google Play
Accueil Actualités Moyen-Orient En Iran, Mojtaba Khamenei élu dans un climat de tensions

En Iran, Mojtaba Khamenei élu dans un climat de tensions

Le choix du fils de l’ayatollah Ali Khamenei, assassiné au début des frappes israélo-américaines, a démontré l’ampleur des clivages internes lors d’une élection qui a vu les « Gardiens de la révolution » s’affronter avec les « modérés », partisans d’une nouvelle gouvernance et de la fin des hostilités. Mais ce sont les « durs » qui ont gagné. Pour l’instant.

NDLR : À l’heure de la mise en ligne, les événements continuent de s’accélérer en Iran. Selon des sources israéliennes, Ali Larijani, figure centrale du système iranien, ancien président du Parlement et ex-secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, considéré comme l’un des cerveaux stratégiques du régime, a été assassiné. L’armée israélienne a par ailleurs annoncé avoir éliminé Gholamreza Soleimani, commandant du Basij — force paramilitaire chargée du contrôle interne et de la mobilisation idéologique — lors d’une frappe « précise » à Téhéran.

Le Moyen-Orient dans la presse anglophone, par Bruno Philip

 

Le nouveau « guide » de la révolution iranienne, Mojtaba Khamenei, fils du défunt ayatollah Ali Khamenei, a été élu au terme de délibérations internes qui ont mis en lumière les clivages et les tensions à l’intérieur même du régime des mollahs. C’est ce que révèle, lundi 16 mars, le New York Times, sous la plume de sa spécialiste de l’Iran, Farnaz Fassihi.

Cette dernière explique qu’elle a recueilli ces informations — qui illustrent les tensions entre partisans d’une ligne dure et le clan, plus « modéré », des pragmatiques — après s’être entretenue au téléphone avec cinq officiels iraniens de haut rang, deux religieux, trois membres des « Gardiens de la révolution » et deux membres du cabinet du « Guide ». Une liste impressionnante compte tenu de l’opacité du régime, du processus de délibération et du péril existentiel auquel est confrontée une République islamique sous les bombes…

Une élection sous les bombes

L’élection de Mojtaba, choisi par les 88 membres d’une « Assemblée des experts » dont la mission est précisément celle d’élire un nouveau guide, s’est déroulée dans une atmosphère délétère. Le premier acte s’est joué le 3 mars, lorsque l’Assemblée s’est réunie virtuellement pour choisir, à la majorité des deux tiers, un successeur à Ali Khamenei, tué au début des frappes israélo-américaines. Cela alors que, le jour même, le quartier général de cette même assemblée, dans la ville sainte de Qom, venait d’être bombardé.

Les interlocuteurs du New York Times affirment que, dès le début, les tenants de factions politiques rivales et les pasdarans se sont affrontés dans le cadre d’une élection qui n’aurait pas débouché sur la victoire de Mojtaba Khamenei si son père était mort de mort naturelle. « Les radicaux préféraient adopter une position de défi en réponse aux demandes de certains responsables prônant un changement de régime », écrit le journal new-yorkais ; « ils privilégiaient la continuité et le renforcement des pouvoirs du futur Guide, tant sur le plan de la politique intérieure qu’extérieure. La faction modérée se prononçait, quant à elle, pour un nouveau visage du pouvoir, une nouvelle gouvernance et la fin des hostilités avec les États-Unis. »

Schématiquement, le papier du New York Times révèle que Mojtaba avait dans son camp le soutien de tous les plus durs : non seulement les hauts gradés du corps des « Gardiens », mais aussi le président du Parlement, lui-même ancien pasdaran, Mohammed Bagher Ghalibaf, ainsi que de puissants responsables des services de renseignement.

Le basculement en faveur des « durs »

À l’autre bout du spectre, un opposant à l’élection du fils du Guide n’était autre qu’Ali Larijani, ancien proche conseiller d’Ali Khamenei et chef du Conseil de sécurité nationale. Une surprise de taille : ce personnage, considéré désormais comme le dirigeant de facto de l’Iran, aurait ainsi déclaré aux religieux de l’Assemblée des experts que la République islamique avait besoin d’un « leader modéré capable d’unifier le pays » et que le fils du Guide disparu « serait une figure par trop clivante ». Le président de la République, Masoud Pezechkian, également considéré comme modéré, ainsi que d’autres officiels et mollahs, s’étaient prononcés pour une option similaire. Ce camp des pragmatiques avait deux candidats en tête : l’ancien président Hassan Rouhani et Hassan Khomeiny, petit-fils du fondateur de la République islamique.

Mais à la fin de cette première session, après des débats houleux au sein de l’Assemblée des experts — toujours réunie en visioconférence en raison des risques sécuritaires —, la majorité se prononça pour un candidat du défi, « en exprimant leur colère à l’égard du président Trump et du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu ». Et le New York Times d’ajouter : « À la fin des débats, les membres de l’Assemblée sont apparus comme étant moins intéressés par le choix d’un leader pour sauver le pays dans un moment de crise aiguë que par celui de la réincarnation du défunt Guide “martyrisé” afin de venger sa mort. »

Le fait que la candidature ait été votée aux deux tiers dès la première réunion a démontré que le corps des pasdarans avait remporté une première bataille, estiment les sources du New York Times. Mais les jeux n’étaient pas encore faits : Ali Larijani annonça en effet, ce même 3 mars, qu’il fallait se garder de rendre publique trop tôt l’élection d’un nouveau « Guide », alors que Donald Trump et le ministre de la Défense israélien menaçaient de tuer son successeur. Si cette décision pouvait se justifier par la situation sécuritaire à Téhéran, la suspension de l’annonce permit en réalité au clan des modérés de faire pression sur l’Assemblée afin de l’amener à reconsidérer son choix.

Larijani affirma ensuite que le premier tour de vote n’était pas valide, la Constitution exigeant que les membres de l’Assemblée se réunissent « en présentiel » et non virtuellement. On apprit également que Mojtaba, sans doute blessé lors du bombardement qui a tué son père, son épouse et l’un de ses fils, avait fait savoir qu’il ne désirait pas ce poste. Puis des proches conseillers du défunt leader vinrent ajouter à la confusion en déclarant qu’Ali Khamenei leur avait confié, avant sa mort, qu’il était opposé à la création d’une dynastie de mollahs et ne souhaitait donc pas que son fils lui succède. Une succession héréditaire serait en effet en contradiction avec l’essence de la révolution de 1979, qui renversa la monarchie du shah.

Les membres de l’Assemblée des experts furent ébranlés par ces arguments, et les pasdarans s’inquiétèrent de voir leur stratégie vaciller. Les modérés furent accusés par les radicaux, au sein même de l’Assemblée, d’avoir voulu fomenter « un coup d’État ». Et le 7 mars, le président Pezechkian osa même déclarer que l’Iran s’abstiendrait désormais d’attaquer ses voisins arabes du Golfe persique. C’en était trop pour les « Gardiens » : ils exigèrent que l’Assemblée se réunisse à nouveau. Certains membres penchèrent du côté des modérés, estimant qu’il fallait respecter le souhait du père de ne pas reconstituer une dynastie ; d’autres affirmèrent que la Constitution n’imposait pas de se conformer aux volontés d’un ancien dirigeant.

Finalement, après que chacun eut inscrit un nom sur un bulletin placé dans une enveloppe scellée à la cire, Mojtaba Khamenei fut élu le 8 mars par 59 voix sur 88. Une victoire, certes, mais loin d’être unanime. Elle confirme néanmoins le triomphe des pasdarans, qui l’emportent même sur des figures aussi proches du Guide assassiné qu’Ali Larijani, que personne n’aurait jusque-là classé dans le camp de la modération. Désormais, le terme même de « régime des mollahs » apparaît de moins en moins pertinent : l’Iran semble évoluer vers une forme de pouvoir dominée par une élite sécuritaire, où la dimension théocratique tend à devenir un simple habillage.

NDLR : Depuis la rédaction de cet article, la situation a encore évolué. Selon des sources israéliennes, Ali Larijani, ancien président du Parlement, conseiller stratégique du Guide et acteur clé de l’architecture sécuritaire iranienne, a été assassiné. L’armée israélienne affirme également avoir tué Gholamreza Soleimani, commandant du Basij depuis 2019, une branche du Corps des Gardiens de la révolution chargée du contrôle social, de la répression interne et du soutien aux opérations du régime. Ces développements illustrent une stratégie de décapitation ciblée des centres de pouvoir iraniens et confirment une dynamique d’escalade rapide qui redessine en temps réel les équilibres du régime.