Si un conflit éclatait entre Washington et Téhéran, il ne serait peut-être pas seulement le fruit d’une rivalité régionale, mais le symptôme d’une transformation plus profonde : le passage d’une diplomatie institutionnelle à une négociation personnalisée, rapide, mais structurellement vulnérable.
L’hypothèse d’une « guerre Witkoff » ne renvoie pas d’abord à l’Iran, ni même à la dynamique régionale du Moyen-Orient. Elle pointe une mutation interne du pouvoir américain. Sous l’impulsion de Donald Trump, la politique étrangère a été repensée comme un espace d’efficacité transactionnelle, libéré des lenteurs bureaucratiques.
La réduction du Conseil de sécurité nationale, le contournement des processus interministériels et la mise en avant d’intermédiaires personnels tels que Steve Witkoff ou Jared Kushner ont marqué un basculement structurel. L’autorité ne procédait plus d’un appareil institutionnel dense, mais d’une proximité présidentielle.
Historiquement, des figures comme Henry Kissinger, James Baker ou George Shultz négociaient avec le poids d’un État entier derrière eux : agences de renseignement, planificateurs militaires, experts régionaux, mémoire diplomatique accumulée. Leur pouvoir était institutionnel avant d’être personnel.
Le modèle contemporain inverse cette hiérarchie. L’envoyé devient le canal. L’État devient l’arrière-plan.
Une négociation déséquilibrée
Dans les discussions liées à l’Ukraine, des témoignages ont suggéré que l’envoyé américain aurait privilégié l’interprète de Vladimir Poutine plutôt que des personnels américains. Dans les échanges avec l’Iran, des experts du dossier nucléaire auraient été tenus à l’écart des premières réunions à Oman.
Face à une délégation iranienne composée de négociateurs rompus depuis des décennies aux arcanes du nucléaire, des sanctions et de la dissuasion régionale, le déséquilibre ne tenait pas à la puissance relative des États, mais à la profondeur de préparation.
La diplomatie ne repose pas uniquement sur l’autorité politique ; elle dépend d’une expertise cumulative. Lorsque la représentation personnelle remplace la structure, la négociation devient vulnérable aux asymétries techniques et stratégiques.
La confusion s’est accentuée lorsque des signaux d’ouverture perçus lors des discussions furent suivis de déclarations publiques maximalistes du président américain, élargissant les exigences bien au-delà du nucléaire. L’écart entre la salle de négociation et la rhétorique politique transforma un espace de compromis potentiel en scène d’ultimatum.
Un système rapide, mais fragile sous pression
Un appareil décisionnel restreint peut produire des résultats rapides, notamment dans des situations de cessez-le-feu ou de médiation ponctuelle. Mais empêcher une guerre entre puissances exige autre chose : frictions internes, voix dissidentes, prudence militaire, tests contradictoires des hypothèses stratégiques.
Or, au moment où la crise s’intensifiait, les garde-fous institutionnels paraissaient affaiblis. Moins de débats internes, moins de résistances bureaucratiques, un haut commandement militaire renouvelé et perçu comme plus loyal que contradicteur : la structure semblait optimisée pour la vitesse, non pour la retenue.
Face à cela, Téhéran demeure structuré par une logique de survie. Son architecture de dissuasion – missiles, réseaux régionaux, capacités asymétriques – n’est pas conçue comme une monnaie d’échange, mais comme une garantie existentielle. De part et d’autre, la contrainte politique interne rend le compromis visible presque impossible : Washington ne peut paraître céder ; l’Iran ne peut paraître capituler.
Dans cet espace rétréci, l’escalade peut devenir non un choix, mais l’issue par défaut.
Si l’histoire devait parler un jour de « guerre Witkoff », ce ne serait pas pour désigner un responsable individuel. Ce serait pour nommer un moment : celui où une grande puissance, ayant redessiné sa diplomatie pour aller plus vite, aurait découvert que la rapidité transactionnelle ne suffit pas à contenir les logiques d’escalade.































