L’affaire Epstein ne se résume ni au parcours d’un délinquant sexuel et financier, ni à la simple énumération de personnalités en vue. Elle révèle le rôle politique que lui et son acolyte Ghislaine Maxwell ont joué dans les relations internationales. En tissant un réseau serré autour de diplomates, ils sont parvenus à infiltrer l’ONU et à accéder à des passe-droits et à des informations confidentielles.
Les accords d’Oslo revisités
Terje Rød-Larsen est un poids lourd de la diplomatie. Ce sociologue norvégien fondateur de l’institut FAFO a joué un rôle pivot dans les accords d’Oslo de 1993, en facilitant les négociations secrètes entre Israël et l’OLP, aux côtés de son épouse Mona Juul, aboutissant à la poignée de main historique entre Yasser Arafat et Yitzhak Rabin sous l’égide de Bill Clinton.
En 1994, Larsen est nommé coordinateur spécial pour les Nations unies dans les territoires occupés, basé à Gaza. Puis, jusqu’en 2010, il enchaîne les postes prestigieux et importants, chargé du processus de paix au Moyen-Orient et de la résolution de la crise libanaise post-guerre de 2006. Ensuite, entre 2010 et 2020, il est président d’un think tank basé à New York, l’International Peace Institute, qui collabore avec l’ONU.
Dans les dossiers publiés par le Département de la Justice américain le mois dernier, ses liens étroits avec Epstein ne sont documentés qu’à partir de 2010, mais, côté palestinien, ces révélations ont ravivé des soupçons anciens. Mustafa Barghouti, secrétaire général du parti politique Initiative nationale palestinienne, a déclaré : « Nous n’avons jamais été à l’aise avec cette personne (…) Oslo était un piège… et je suis convaincu que Terje Rød-Larsen était manipulé par la partie israélienne depuis le début. » Des suspicions renforcées par la disparition d’archives officielles norvégiennes clés sur les négociations entre Palestiniens et Israéliens.
Le complice français
Fabrice Aidan, diplomate français, a été détaché par le Quai d’Orsay à New York auprès de Larsen, à partir de 2003, en tant que conseiller, et il est resté aux Nations Unies jusqu’à sa démission en 2013. Un départ en catimini, exfiltré par le ministre des Affaires étrangères, en raison d’une enquête du FBI le soupçonnant de consulter des vidéos pédopornographiques.
Les documents le concernant sont accablants. Ils montrent qu’il n’a pas seulement facilité l’accès de Jeffrey Epstein à des forums fermés et à des responsables de haut niveau au Moyen-Orient, mais qu’il lui a aussi transmis, via son adresse professionnelle onusienne, des notes confidentielles, des comptes rendus de conversations et des briefings du Conseil de sécurité, en violation manifeste des règles de confidentialité de l’ONU.
Comment ce haut fonctionnaire a-t-il pu utiliser son poste et son réseau au service d’un prédateur condamné dès 2008, sans être inquiété pendant des années, posant ainsi de graves questions sur la gouvernance interne des Nations Unies et sur les responsabilités de l’État français ?
Jean-Noël Barrot a déclaré être effaré et indigné par ces révélations et il a saisi le procureur de la République. Pourtant, depuis la publication, en 2016, du livre de Vincent Jauvert La face cachée du Quai d’Orsay, enquête sur un ministère à la dérive, l’affaire était connue de tous, même si Aidan n’y était pas cité nommément.
Un président de l’Assemblée générale en contact avec Epstein
Le cas de Miroslav Lajčák illustre comment Epstein parvenait à normaliser ses relations avec des responsables onusiens en exercice, bien après sa condamnation. Président de l’Assemblée générale de l’ONU de 2017 à 2018, ce diplomate slovaque a échangé des messages avec Epstein entre 2017 et 2019, mêlant discussions diplomatiques sérieuses et propos personnels déplacés, le traitant comme un intermédiaire utile et un connecteur privilégié dans les réseaux internationaux. Sans implication avérée dans des crimes, cette relation révèle cependant une banalisation troublante du contact avec un prédateur sexuel notoire. En 2026, la publication de ces échanges a provoqué sa démission d’un poste de conseiller à la sécurité nationale en Slovaquie, Lajčák lui-même concédant un « mauvais jugement».
TerraMar : la philanthropie comme passeport diplomatique
Mais Epstein et Maxwell ne se sont pas contentés de « tamponner » – comme on le dit dans le jargon– des diplomates de haut rang pour obtenir des informations confidentielles et peser sur des négociations. En 2012, Ghislaine Maxwell crée le TerraMar Project, présenté comme une ONG dédiée à la protection des océans, au moment où le scandale Epstein commence à refaire surface après la condamnation de 2008. Dès 2013-2014, elle s’affiche dans des événements onusiens sur les océans et les Objectifs de développement durable (ODD), obtenant un accès privilégié à des panels, side-events et réseaux diplomatiques multilatéraux : un positionnement stratégique qui agit comme un cheval de Troie et lui ouvre grand les portes de l’écosystème onusien. L’ONG, financée par les fonds d’Epstein, fermera en juillet 2019 après l’arrestation de ce dernier. Mais pendant six ans, elle aura eu pignon sur rue, sans, bien entendu, jamais agir pour de nobles causes.
Finalement, ce ne sont pas seulement les actes d’Epstein/Maxwell qui interrogent, mais la longévité de leur fréquentabilité dans des milieux censés incarner la rigueur diplomatique. Les noms, les dates et les e-mails sont désormais connus ; les archives parlent d’elles-mêmes. Reste à savoir ce que les institutions feront de cette mémoire écrite.































