Le président américain entend poursuivre le dialogue avec Téhéran tandis que le Premier ministre israélien, reçu mercredi dernier à la Maison Blanche, pousse son allié à déclencher des frappes sur l’Iran.
Le Moyen-Orient dans la presse anglophone
Par Bruno Philip
La rencontre à Washington entre Donald Trump et Benjamin Netanyahou, mercredi 11 février, a mis en lumière des divergences d’approche dans la façon dont les deux alliés s’efforcent d’adopter une stratégie commune vis-à-vis de l’Iran : le Premier ministre israélien pousse à la guerre contre Téhéran alors que le président américain n’a pas arrêté de position définitive à propos d’une possible attaque contre le régime des mollahs. Pas plus qu’il ne s’est tenu ces derniers temps à une liste d’exigences bien établie : un jour il demande à Téhéran de renoncer à son programme nucléaire, de limiter la portée et le nombre de ses missiles balistiques ainsi que de cesser tout soutien à ses « proxies » régionaux, au Liban, à Gaza, au Yémen ; un autre, il ne parle plus que de forcer l’Iran à arrêter son programme d’enrichissement de matières fissiles, comme s’il avait renoncé au reste de ses exigences antérieures, notamment au sujet des missiles. C’est là où le bât blesse pour Netanyahou : ce dernier ne cesse d’insister sur la dangerosité que le programme balistique iranien représente pour Israël.
Les observateurs avisés ont pointé les désaccords entre les deux leaders après les trois heures de discussions qu’ont eues le président américain et le Premier ministre israélien dans le Bureau ovale à la Maison Blanche, meeting qui s’est terminé par un « post » de Trump sur son réseau social reconnaissant qu’« aucun accord définitif » n’a été conclu entre les deux hommes. Haaretz a souligné que « leur réunion n’a abouti qu’à afficher une unité de façade, car derrière l’apparence subsistent des objectifs divergents concernant l’Iran ». Le quotidien de la gauche israélienne estime qu’au vu « du ton moins obséquieux qu’à l’ordinaire adopté par Netanyahou à l’égard de Trump » ou dans l’emploi du terme « a insisté » par Trump pour qualifier sa demande qu’Israël laisse les négociations avec l’Iran se poursuivre, il est clair que les deux hommes n’ont pas pu trouver une position commune. Comme l’écrit le New York Times, Trump a cette fois « surtout insisté sur le fait que l’Iran devait renoncer à l’arme nucléaire, Israël s’inquiétant de son côté des stocks de missiles balistiques iraniens, les forces [de Téhéran] ayant tiré de nombreux missiles sur Israël lors du conflit de l’année dernière ».
Trump et Netanyahou sont certes tombés d’accord sur l’imposition de nouvelles sanctions économiques à l’Iran, une stratégie reposant essentiellement sur la levée par les États-Unis de droits de douane de 25 % pour tous pays commerçant avec la République islamique. Un géant est tout particulièrement dans le collimateur de Washington : la Chine, qui achète actuellement plus de 80 % du brut iranien… Cependant, comme le remarque le site de la télévision qatarie Al Jazeera, « malgré une convergence tactique [entre les deux hommes], l’objectif stratégique final reste controversé : Trump s’est dit prêt à conclure un accord [avec l’Iran], déclarant à Netanyahou : “Tentons le coup”. À l’inverse, le Premier ministre israélien a soutenu en privé auprès de Trump que tout accord serait vain, une position que les analystes interprètent comme une tentative d’entraîner les États-Unis dans une guerre directe avec Téhéran. »
Diplomatie affichée, pression militaire en arrière-plan
Trump démontre pour sa part sa volonté de poursuivre un dialogue diplomatique avec l’Iran en dépit de sa rhétorique belliqueuse – et changeante – vis-à-vis de Téhéran. Et cette semaine, mardi 18 février, les envoyés américains Steve Wikoff et Jared Kushner doivent à nouveau rencontrer des responsables iraniens à Genève pour une deuxième série de négociations après celles qui s’étaient déroulées à Oman il y a une dizaine de jours. Tout porte ainsi à croire, pour l’instant, que les États-Unis, conscients des conséquences régionales d’une frappe sur l’Iran, et que ce dernier, conscient de son infériorité militaire, cherchent à éviter le conflit. Les atermoiements de Trump en sont la preuve et une information de la BBC, dimanche 15 février, vient d’en apporter une autre, concernant l’Iran celle-là : « L’Iran est prêt à envisager des compromis pour parvenir à un accord nucléaire avec les États-Unis si ces derniers acceptent de discuter de la levée des sanctions, a déclaré Majid Takht-Ravanchi, vice-ministre iranien des Affaires étrangères », peut-on lire sur le site en persan de la radio britannique. Le ministre a ajouté « qu’il appartenait désormais aux États-Unis de prouver leur volonté de conclure un “deal” et, s’ils sont sincères, je suis sûr que nous serons sur la voie d’un accord. » Même si rien n’indique à cette heure qu’Américains et Iraniens puissent trouver un terrain d’entente, le Premier ministre israélien a peut-être de quoi s’inquiéter, les réactions de son « ami » Trump restant toujours imprévisibles…
Pour l’heure, l’arsenal militaire américain se met en place au large de l’Iran et cette fois la préparation militaire est sans doute suffisante dans l’optique d’une frappe, ce qui n’était pas le cas lorsque Trump avait émis ses premières menaces, durant la vague de manifestations anti-régime de la fin décembre. Le New York Times écrit que « M. Trump étudie ses options militaires si la diplomatie échoue, tandis que le Pentagone profite de ce temps pour finaliser le déploiement de l’armada américaine ». Cette dernière, rappelle le « NYT », « comprend huit destroyers lance-missiles capables d’intercepter des missiles balistiques iraniens, des systèmes de défense antimissile balistique terrestres et des sous-marins pouvant lancer des missiles de croisière Tomahawk sur des cibles en Iran ». Le journal ajoute que, outre un premier porte-avions, l’USS Abraham Lincoln, déployé depuis janvier dans le golfe Persique, « l’équipage d’un deuxième porte-avions, l’USS Gerald R. Ford, a quitté les Caraïbes [jeudi 12 février], où le navire avait rejoint l’opération américaine le mois dernier pour capturer M. Maduro ».
La grande scène du théâtre d’opérations est donc en place, mais le rideau semble loin d’être levé sur une possible action de Trump. On sait que la proposition américaine faite aux Iraniens est notamment que ceux-ci acceptent de suspendre l’enrichissement de l’uranium pendant trois à cinq ans. Al Jazeera remarque à ce sujet que « Netanyahou s’efforce d’élargir le champ d’application de tout accord potentiel [entre Washington et Téhéran] afin d’y inclure des conditions impossibles à accepter pour Téhéran, telles que la limitation de son programme de missiles balistiques et la rupture des liens avec ses alliés régionaux ». Ce qui fait dire à Mohanad Mustafa, expert des affaires israéliennes, cité par la télévision qatarie, « que l’insistance d’Israël à élargir les termes de l’accord est, [de la part du Premier ministre israélien], une manœuvre calculée pour garantir l’échec de la diplomatie ». Israël sait bien que l’Iran ne peut accepter tous ces « diktats » et c’est peut-être pourquoi Trump se concentre sur la question du nucléaire, la plus importante à ses yeux (même s’il avait promis aux manifestants iraniens « que l’aide est en route », les poussant ainsi à tomber sous la mitraille de la soldatesque de Téhéran…). « En posant de telles conditions », conclut M. Mustapha sur Al Jazeera, « Israël affirme en tout cas que la guerre est sa seule option. »


































