
Dans le cadre d’une série sur l’économie du Niger, frappé de très dures sanctions après le renversement de Mohamed Bazoum le 26 juillet 2023, Mondafrique propose un état des lieux du pays. L’épisode 1 a décrit les efforts déployés par les autorités pour redresser une situation difficile. Avec ce deuxième épisode, nous abordons la stratégie du Niger pour mieux tirer parti des ressources de son sous-sol, à commencer par son uranium, exploité par la France jusqu’au coup d’État et qui fait l’objet d’une bataille judiciaire acharnée avec Paris.
Par Paolo Vieira
L’uranium, un héritage colonial redevenu rentable
L’uranium, héritage colonial d’Areva (devenu par la suite Orano) avait cessé de représenter un atout important pour le Niger, qui détient pourtant 5% des réserves mondiales. Avec ses réserves estimées à près de 180 000 tonnes d’uranium en terre, le site géant d’Imouraren aurait dû devenir la plus grande mine d’uranium à ciel ouvert d’Afrique de l’Ouest et la seconde plus grande mine d’uranium au monde. À terme, sa production devait atteindre 5 000 tonnes d’uranium par an et se maintenir pendant plus de trente-cinq ans. Orano a reporté son exploitation sous divers prétextes pendant vingt ans. Cette défaillance a fini par être sanctionnée, non pas par le nouveau pouvoir nigérien, mais bien par Mohamed Bazoum lui-même du temps où il était aux affaires. C’est lui qui a retiré à Orano son permis d’exploitation, en juin 2023.

Le mécontentement nigérien à l’égard d’Orano trouve aussi sa source dans 20 millions de tonnes de déchets radioactifs laissés sur le site de la mine souterraine d’Akokan, près d’Arlit, fermée en 2021 après l’épuisement des réserves. La Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (CRIIAD), une organisation non gouvernementale française, a déclaré, dans plusieurs articles, que les déchets radioactifs sur le site de la mine devaient être recouverts d’argile, ce que la société française n’a pas fait. Selon la CRIIAD, 20 millions de tonnes de boues radioactives menacent directement la santé de 100 000 personnes dans la région. Les autorités nigériennes ont officiellement porté plainte contre Orano à ce sujet. En décembre, le ministre de la Justice Alio Daouda a accusé l’entreprise «d’avoir créé un désastre écologique au Niger» s’apparentant à des «crimes de masse». De son côté, Orano accuse le Niger de l’avoir exproprié et a engagé plusieurs procédures contre le pays.
L’une des deux sociétés franco-nigériennes qui exploitaient l’uranium d’Arlit, la Somaïr, a été nationalisée en 2025 par le gouvernement. Dans le processus de récupération de ses actifs, le gouvernement a retiré en novembre 2025 d’Arlit (site exploité par le Commissariat à l’Énergie atomique, puis Areva-Orano pendant cinquante ans) un stock d’uranium d’une valeur de 170 millions de dollars US. Ce « yellow cake » pourrait être cédé à Axia Resources, une société installée au Niger le 5 décembre 2025. C’est une filiale d’Axia Power FZE, établie à Dubaï, aux Émirats Arabes Unis. Certaines sources lient Axia à Rosatom, la compagnie publique russe de l’énergie nucléaire, qui dit, de son côté, ne pas avoir de rapports formels avec Axia.
Un prix spot triplé depuis 2021
Le marché international de l’uranium est devenu profitable au Niger au moment où ce pays ne peut plus évacuer aisément son stock ni sa production de yellow cake. En effet, encore inférieur à 66 000 dollars US la tonne en janvier 2021, le prix spot de l’uranium a presque triplé pour dépasser 180 000 dollars US la tonne fin 2025.
Un protocole d’accord pour l’exploitation de nouvelles mines avait déjà été signé en juin 2023 entre Niamey et la China National Nuclear Corporation (CNNC), opérateur du site de la Somina. Mais en cas de redémarrage effectif des activités, la Somina n’est pas en mesure, à elle seule, d’aider le Niger à retrouver sa place parmi les leaders mondiaux. Selon les chiffres de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives, la meilleure performance de la mine chinoise date de 2012, année au cours de laquelle 201 tonnes d’uranium ont été extraites.
Le Niger peut, en revanche, compter sur le projet Dasa, piloté par le canadien Global Atomic. Ce dernier ambitionne de mettre en service sa mine d’ici 2027, avec une production totale de 68,1 millions de livres sur environ 24 ans, soit une moyenne annuelle d’environ 2,9 millions de livres ou 1 315 tonnes. A titre de comparaison, la dernière année où Orano a opéré au Niger sans tensions, en 2022, le pays a produit 2020 tonnes selon les chiffres de la World Nuclear Association. L’ouverture de la mine de Dasa, prévue en 2026, dépend, néanmoins, de contraintes logistiques et financières, en l’occurrence la mobilisation des fonds nécessaires aux travaux de construction et la sélection d’itinéraires adéquats pour approvisionner la mine et exporter la production.
Cuivre, lithium … et encore de l’uranium
Des permis d’exploitation du cuivre et du lithium ont aussi été attribués à la Compagnie Minière de l’Aïr (société nationale publique-privée). La production espérée est de 2 700 tonnes de cuivre par an pendant dix ans, ce qui devrait générer 300 emplois directs. La redevance minière doit, elle, rapporter 4 milliards de francs CFA (6 millions d’euros) à l’État.
En octobre 2024, le gouvernement nigérien a également renouvelé pour trois ans la licence d’exploration de l’Australien ENRG Elements dans la région d’Agadez. Enfin, le groupe américain «African Discovery» est en passe d’acquérir un permis d’exploration à proximité d’Imouraren, a écrit World Nuclear News dans un article de juillet 2024. .
Par ailleurs, toujours dans la même région du nord, un permis pour une « petite exploitation minière d’uranium » est accordé à une autre société nigérienne, la Compagnie minière de recherche et d’exploitation (Comirex SA) dans la commune rurale de Dannet, dans le département d’Arlit, pour une production envisagée de 300 tonnes par an pendant cinq ans. Cominair et Comirex sont des sociétés de droit nigérien « appartenant à des nationaux », avec des participations de l’État atteignant respectivement 25 % et 40 %, selon le gouvernement. La coentreprise Royal Gold Niger, créée en 2025, devrait, avec l’émirati Suvar, édifier une raffinerie et un centre de polissage de l’or.

Mieux valoriser les ressources
En deux ans, des progrès significatifs en vue d’une mise en valeur des ressources minières sont à signaler. Cependant cette phase absorbe de l’argent plus qu’elle n’en produit. Ce qui peut expliquer que, dans le cadre du contentieux qui l’oppose à Orano, l’État du Niger s’engage dans une nouvelle stratégie de défense fondée sur une approche innovante de valorisation de l’uranium naturel.
Il s’agit de considérer l’uranium non seulement comme une matière première minière, mais également comme une source d’énergie stratégique, comparable aux hydrocarbures et autres ressources énergétiques majeures. Cette méthode vise à établir une correspondance entre le potentiel énergétique de l’uranium et celui d’autres sources d’énergie, afin d’en déduire une valorisation plus équitable des achats passés d’Orano et de politique de cession sur le marché international. Ces orientations ont été confirmées au mois de décembre 2025 avec la signature d’’un mémorandum de coopération avec la Russie par Timersoi National Uranium Company (TNUC), une société nigérienne d’exploitation de l’uranium.
La demande russe
Timersoi a signé, le 9 décembre 2025, avec la filiale de la Rosatom Uranium One Group – qui l’annonce sur son site internet – un accord de coopération pour conduire conjointement des explorations, obtenir les permis nécessaires et, à terme, établir des opérations minières. Issoufou Tsalhatou, le secrétaire général de Timersoi National Uranium Company (TNUC), s’est félicité à cette occasion de pouvoir, avec les partenaires russes expérimentés, réaliser des projets de développement des ressources stratégiques du Niger. De son côté, Pavel Larionov, le président d’Uranium One, estime que cette coopération combinera le potentiel géologique exceptionnel du Niger et les technologies avancées de Rosatom.
La Russie est présente dans le secteur uranifère depuis 2011 et l’obtention d’un permis d’exploration à Tloulouk par GPB Global Resources. Quatre autres permis sont détenus par African Minerals, une compagnie qui appartient à un Russe. Une délégation nigérienne s’est rendue en mars 2024 au salon Atomexpo à Sochi, principal évènement international de Rosatom.
Il faut rappeler que la Russie a besoin d’uranium naturel. En effet, l’approvisionnement en uranium naturel constitue le principal point de faiblesse de l’industrie nucléaire russe. Pour son propre parc, la Russie consomme 5 430 tU. À ce volume, il faut ajouter le minerai nécessaire pour honorer les contrats de fourniture à vie en combustible que Rosatom adjoint à l’exportation de ses réacteurs. Si l’on ne prend en considération que ceux signés avec la Biélorussie, le Bangladesh, l’Égypte, la Turquie, l’Inde, la Hongrie et l’Arménie, il faut ajouter 4 680 tU. C’est sans compter les contrats avec la Chine, dont il est difficile d’établir les volumes. En moyenne, le cabinet UxC considère que la Russie consomme près de 13 000 tU par an. Or, la production russe est très largement insuffisante. En 2023, AtomRedMetZoloto (ARMZ), la filiale de Rosatom responsable des mines d’uranium en Russie, ne produisait que 2 710 tU154, soit 20 % des besoins. Pour soutenir son activité, Rosatom a développé l’extraction de coproduits, dont l’or et les terres rares, et recherché des financements étrangers.



























