Avec près de 800 apparitions dans les Epstein files, le Sénégal fait partie des pays africains les plus concernés (après l’Afrique du Sud) par ce dossier aux ramifications planétaires. Cité plus de 500 fois, Karim Wade, le fils d’Abdoulaye Wade, est au centre des écrits de Jeffrey Epstein concernant le Sénégal. En effet, l’homme d’affaires voyait en lui un futur Président.
Par Mor Amar
Au centre de plus de 500 e-mails, Karim Wade est sans doute la personnalité politique sénégalaise la plus exposée. Au Sénégal, ses rapports avec le sulfureux homme d’affaires suscitent pas mal d’interrogations et de zones d’ombre, même si jusque-là, aucun fait compromettant n’est apparu. La relation entre les deux hommes est amicale et nourrie par des dons financiers importants, des services de mise en relation et des projets d’affaires.
Des rapports privilégiés
Epstein semble avoir beaucoup misé sur celui qui fut le ministre de l’Énergie et de la Coopération internationale d’Abdoulaye Wade. Dans un mail du 29 novembre 2016 adressé à l’influent Larry Summers, ancien secrétaire au Trésor de Bill Clinton puis directeur du Conseil économique national de la Maison Blanche sous Barack Obama, Epstein présentait son ami Wade comme « l’une des personnalités les plus importantes d’Afrique de l’Ouest », qui deviendrait, à coup sûr, Président de la République en 2019 ou 2024. (Karim Wade, alors tout juste libéré après une condamnation à trois ans d’emprisonnement, ne participera pas, finalement, à ces élections, étant déclaré inéligible par le Conseil constitutionnel).
Epstein était convaincu que la condamnation de Karim Wade visait surtout à l’empêcher d’être candidat. « Il se trouve actuellement au Qatar, où il attend son retour au pouvoir, qui est presque garanti. C’est le plus charismatique et le plus rationnel de tous les Africains, et il a leur respect », écrivait Epstein très élogieux. Il répondait à une question de Summers lui demandant « qui est le type avec qui » il lui avait « arrangé un rendez-vous ».
Dès sa sortie de prison le 24 juin 2016, par l’effet d’une grâce présidentielle, Karim a renoué avec Epstein. En atteste une conversation du 26 juin, moins de 48 heures après sa libération suivie de son « exil » à Doha, au Qatar, à bord d’un jet privé affrété par les plus hautes autorités de ce pays du Golfe où il est installé depuis lors.
Quand Epstein mobilisait tout Washington pour faire pression sur Dakar
Les échanges entre Epstein et Karim Wade remontent au moins à l’année 2010, si l’on en croit les documents rendus publics le 30 janvier par le ministère américain de la Justice. Ils sont très fréquents entre 2010 et 2012, avant l’arrestation de Karim Wade, en avril 2013, suivie de sa condamnation en mars 2015 pour enrichissement illicite. Lâché par plusieurs de ses amis, Karim a pu compter sur Epstein qui ne l’a pas abandonné dans sa longue bataille judiciaire contre le régime de Macky Sall.
À sa demande, le financier américain lui fait un don de 100 000 dollars US (environ 55 millions de francs CFA) pour s’attacher les services du cabinet Nelson Mullins à Washington. L’objectif est d’obtenir le soutien des États-Unis pour pousser le Sénégal à donner suite à la décision du Groupe de travail des Nations Unies qui avait déclaré « arbitraire » la détention de Karim Wade.
Le 20 janvier 2016, Epstein informe les proches de Wade qu’il a payé la note. Les documents montrent également des traces de transactions avec Me Seydou Diagne, un avocat de Karim Wade, pour un montant avoisinant 500 000 dollars US, soit plus de 237 millions de francs CFA. Officiellement, si l’on en croit les Epstein Files, il s’agirait du paiement d’honoraires relatifs à l’assistance juridique dans le cadre du suivi des opérations et des investissements.
Ce qui est curieux pour un observateur, c’est que Karim Wade, condamné pour s’être enrichi illicitement de plus de 69 milliards de francs CFA et condamné à rembourser cette somme ainsi qu’une amende du même montant, semblait alors dans l’incapacité de financer sa défense.
En avril 2016, Bob Crowe, associé au cabinet Partners Nelson Mullins, informe Epstein d’une réunion fructueuse au Département d’État le même jour. « Mon contact travaille en coulisses pour aider à faire pression sur Macky Sall et son administration. Notre ambassadeur apporte également son aide », assure le lobbyiste. Et d’ajouter : « Nous travaillons également avec le Département d’État pour que la détention de Wade soit mise en évidence dans le rapport sur les droits de l’homme au Sénégal pour l’exercice 2017. »
Les résultats d’un lobbying intense
Du côté du Congrès, les résultats semblent moins positifs, à cause de la publication, au même moment, des Panama Papers. Mais les lobbyistes engagés par Epstein s’accrochent. Le 19 mai 2016, dans une lettre adressée à Élisabeth Feliho (assistante de Karim Wade), Vinoda Basnayake, du cabinet Nelson Mullins, annonce une délégation du Congrès au Sénégal. « Cela pourrait être une occasion importante pour rencontrer certains membres très influents du personnel chargés de la politique étrangère », écrit-il à Féliho.
Dans ce cadre, pour faciliter la rencontre, les lobbyistes se sont rapprochés de Yebbie Watkins, l’un des membres du personnel, proche collaborateur de l’influent James Clayburn – responsable au sein du Caucus noir. L’objectif est non seulement de faire connaître l’histoire de Karim Wade à certains leaders du Congrès mais aussi de placer les projecteurs sur son cas.
C’est dans ce contexte que le fils de l’ancien Président est libéré dans la nuit du 23 au 24 juin. En sus du lobbying américain exercé à la demande d’Epstein, d’autres réseaux locaux – en particulier les marabouts – ainsi que qataris ont également pesé dans les tractations.
Macky Sall, Khalifa Sall et Jean-Claude Mimran
Les autres courriers de Jeffrey Epstein liés au Sénégal sont rares. Les recherches sur l’ex président Macky Sall ne font ressortir que 37 résultats, presque tous liés directement à l’affaire Karim Wade. Il y est soit critiqué pour avoir fait emprisonner« arbitrairement » un opposant politique, soit interpellé par le biais d’intermédiaires. Il en va de même pour Khalifa Ababacar Sall, à l’époque maire de Dakar, dont les relations avec Karim Wade étaient exécrables.
Quant à Cheikh Kanté (l’ancien directeur général du Port autonome de Dakar), il est cité dans un mail entre Epstein et le top management de DP Word – l’opérateur principal du Port autonome de Dakar – en l’occurrence Mohammed Sharaf, alors bras droit du PDG de l’entreprise émiratie, le Sultan Bin Sulayem, autre ami d’Epstein et proche de Karim Wade (plus de 4700 occurrences dans les Epstein files.)
La dernière personnalité du Sénégal qui apparaît furtivement dans l’une des conversations est le patron de la Compagnie sucrière sénégalaise (CSS), le milliardaire français Jean-Claude Mimran, cité comme participant à un dîner, le 10 décembre 2009, avec le prince Andrew. L’expéditeur du mail, dont le nom est masqué, informe Epstein qu’il va « dîner avec Andrew ce soir » et qu’il a également invité le magnat sénégalais du sucre, l’un des hommes les plus puissants du pays.





























