Dans les eaux turquoise du Golfe persique résonne encore, mais de plus en plus faiblement, le chant ancestral des pêcheurs de perles. Ce blues du désert et de la mer, fruit de la rencontre millénaire entre les rivages arabes et la Corne de l’Afrique, incarne la quintessence d’une société multiculturelle aujourd’hui menacée. Face à la déferlante de la culture mainstream qui domine les métropoles scintillantes des Émirats, ce patrimoine immatériel agonise dans l’indifférence d’une politique culturelle qui préfère l’artifice à l’authenticité.
Par Nidam ABDI
Avant que le pétrole ne transforme le Golfe arabo-persique, une autre économie faisait battre le cœur de ces sociétés : la pêche à la perle. Avec elle prospérait un patrimoine musical d’une richesse insoupçonnée, le naham, ce chant de travail maritime qui accompagnait les gestes épuisants des plongeurs dans les profondeurs marines. Le naham constitue bien plus qu’un folklore régional. Il s’agit d’un authentique blues, au sens musical et sociologique du terme. Comme le blues du Mississippi est né de la souffrance des esclaves africains, le naham exprime l’épuisement, la nostalgie et l’espoir de ces hommes qui risquaient leur vie au fond de la mer pour arracher aux huîtres leurs précieuses perles.
Les mawwals plaintifs, ces improvisations mélodiques que le naham — le chantre du navire — déployait pour soutenir le moral des marins, possèdent cette même qualité de lamentation cathartique que l’on retrouve dans les work songs afro-américaines.
Un patrimoine afro-arabe au carrefour des migrations
La dimension la plus fascinante de ce répertoire réside dans son caractère profondément métissé. Le naham incarne la quintessence de la mixité afro-arabe qui a façonné les sociétés du Golfe pendant des siècles.
Les flux migratoires en provenance de la Corne de l’Afrique — Somalie, Éthiopie, Érythrée — auxquels s’ajoutent les héritages de Zanzibar et d’Oman, ont apporté des rythmes, des instruments et des modes d’expression vocale fondus dans le creuset culturel du Golfe. L’art du nuban, qui accompagne le naham, utilise le tanbura, instrument à cordes d’origine nubienne, témoignant de ces circulations transocéaniques. Cette confluence est audible dans les rythmes quinaires caractéristiques, dans l’usage des percussions, et dans cette manière d’entrelacer invocation divine et complainte profane. Mais cette richesse multiculturelle dérange le récit national uniforme que les États du Golfe s’efforcent de construire.
Comme le soulignent les chercheuses Amélie Le Renard (1) et Neha Vora (2), les projets patrimoniaux étatiques travaillent à « policer les frontières entre citoyens et non-citoyens » en diffusant des images romanesques d’ascendance arabe et bédouine qui invisibilisent délibérément le passé multiculturel de ces sociétés. Le naham, avec ses racines africaines assumées, devient ainsi un élément gênant dans cette réécriture historique.
L’agonie d’une tradition vivante
La fin de l’économie perlière, amorcée avec la production japonaise de perles de culture à partir de 1895 et consommée par la découverte du pétrole en 1930, a porté un coup fatal à cette tradition. Le compositeur émirati Ibrahim Jumaa ne mâche pas ses mots : « La chanson du Golfe est éteinte. » (3). Des tentatives de préservation existent : le Musée maritime de Sharjah (4) organise des sessions, l’Institut du patrimoine publie des ouvrages, des festivals témoignent d’une prise de conscience. Mais ces initiatives restent ponctuelles et dépourvues d’ambition de transmission vivante.
Le chercheur Ali Khamis Al Ashr Al Souwadi, de l’Institut du patrimoine de Sharjah (5), décrit justement ces chansons du répertoire des pêcheurs de perles comme des « souvenirs vivants de la mer » qui « n’étaient pas écrits, mais déplacés d’un souvenir à un autre ».
Cette tradition orale constitue à la fois sa force et sa fragilité. Sans porteurs vivants, elle s’éteint irrémédiablement. Et la jeunesse émiratie, gavée de pop commerciale et de tubes khaliji formatés, ne trouve guère d’intérêt pour ces rythmes anciens.
Une politique culturelle du paraître contre l’être
Le paradoxe est cruel : les Émirats disposent de moyens financiers colossaux pour mener une politique culturelle ambitieuse. Dubaï et Abu Dhabi rivalisent dans la construction de musées pharaoniques et accueillent les plus grandes stars internationales. Mais pour le naham, les budgets se font maigres. Cette négligence s’inscrit dans une logique de construction identitaire qui privilégie l’image d’une modernité technologique sur la complexité d’un passé multiculturel.
Le naham, avec ses racines africaines et ses références à un monde de labeur, cadre mal avec le storytelling national qui préfère célébrer les tours les plus hautes et les projets futuristes. Les autorités émiraties préfèrent investir dans des événements spectaculaires qui projettent une image de soft power international, plutôt que dans la sauvegarde patiente d’un patrimoine populaire nécessitant un travail de fond : création d’écoles de transmission, intégration scolaire, soutien à des ensembles contemporains.
Le silence qui vient
Le naham était plus qu’un répertoire musical : c’était un système social rythmant les tâches quotidiennes et leur donnant sens. Or, la société émiratie contemporaine n’a plus besoin de ces formes d’expression communautaire. Les travailleurs migrants vivent dans des camps ségrégués sans lien avec l’histoire maritime locale. Les citoyens émiratis évoluent dans un environnement cosmopolite aux références culturelles globalisées.
Le patrimoine immatériel ne se décrète pas, il se vit. Pendant que les Émirats dépensent des fortunes pour attirer orchestres philharmoniques et DJ stars, le naham s’éteint doucement. Cette disparition participe d’un effacement plus large de la mémoire afro-arabe de la région. Le naham, avec sa dette envers les traditions musicales nubiennes et est-africaines, constitue un témoin gênant d’une histoire que l’on préfère oublier.
Notes
- Amélie Le Renard, Blanc et occidental, un privilège à Dubaï, Presses de Sciences Po.
- Neha Vora, Impossible Citizens: Dubai’s Indian Diaspora, Duke University Press.
- Ibrahim Jumaa, compositeur émirati, cité pour sa déclaration : « La chanson du Golfe est éteinte. »
- Musée maritime de Sharjah, Sharjah Museums Authority.
- Ali Khamis Al Ashr Al Souwadi et Ali Al Abdan, L’écho des vagues de la mer : études sur les arts marins populaires, Institut du patrimoine de Sharjah.
- Représentation de la musique des pêcheurs de perles du Qatar, Sea music from Qatar.
































