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Abdelhadi Belkhayat, la voix marocaine qui ne s’est jamais tue

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Figure majeure de la chanson marocaine, Abdelhadi Belkhayat s’est éteint dans une relative discrétion médiatique. Pourtant, sa voix, entre lyrisme populaire et exigence poétique, a marqué durablement des générations entières.

La disparition d’Abdelhadi Belkhayat, vendredi dernier, n’a pas provoqué l’écho qu’elle aurait dû susciter, notamment dans la presse française. Un silence étonnant au regard de l’importance de cet artiste, dont la voix a accompagné pendant plus d’un demi-siècle la mémoire intime de millions de Marocains et, au-delà, de l’immigration maghrébine en Europe.

Né à Fès en 1940, Abdelhadi Belkhayat appartient à cette génération d’artistes qui ont façonné la modernité musicale marocaine sans jamais rompre avec ses racines. Formé très jeune au chant, il se distingue dès les années 1960 par un timbre ample, grave, immédiatement reconnaissable, et par une capacité rare à faire dialoguer tradition arabo-andalouse, chanson populaire et orchestrations plus contemporaines. À une époque où la radio nationale joue un rôle structurant, sa voix devient familière, presque domestique, présente dans les foyers comme dans les cafés, lors des fêtes comme dans les moments de mélancolie.

Ses chansons, devenues des classiques, parlent d’amour contrarié, d’attente, de fidélité, de douleur contenue. Elles touchent parce qu’elles restent simples sans jamais être simplistes, portées par une diction précise et une intensité émotionnelle maîtrisée. Belkhayat ne force pas l’émotion : il l’installe, la laisse monter, puis la retient. Cette retenue, presque pudique, explique sans doute l’attachement profond que lui portent plusieurs générations d’auditeurs.

Dans les quartiers populaires de Casablanca comme dans les cafés de Barbès ou de Molenbeek, ses titres ont longtemps circulé comme des repères affectifs. Pour beaucoup de familles issues de l’immigration marocaine, sa voix est liée aux souvenirs d’enfance, aux trajets en voiture, aux soirées partagées. Elle incarne un lien avec le pays d’origine, une continuité culturelle, mais aussi une forme de dignité émotionnelle face à l’exil.

Artiste reconnu de son vivant, Abdelhadi Belkhayat avait pourtant choisi, au début des années 2010, de se retirer progressivement de la scène musicale profane pour se consacrer à des chants à dimension spirituelle. Un tournant personnel, assumé, qui n’efface en rien l’ampleur de son héritage artistique. Cette retraite volontaire a sans doute contribué à son effacement progressif des radars médiatiques, dans un paysage culturel de plus en plus dominé par l’instantané et le spectaculaire.

La relative discrétion entourant sa disparition interroge. Elle révèle, une fois encore, la difficulté qu’éprouvent les médias français à reconnaître pleinement les grandes figures culturelles issues du Maghreb lorsqu’elles ne s’inscrivent pas dans des catégories familières ou contemporaines. Or Belkhayat n’est pas seulement un chanteur « du passé » : il est une mémoire vivante, un jalon essentiel de l’histoire musicale marocaine et arabe.

Rendre hommage à Abdelhadi Belkhayat, c’est rappeler que certaines voix traversent le temps sans bruit, mais avec une persistance rare. Des voix qui n’ont pas besoin d’actualité pour exister, parce qu’elles sont déjà inscrites dans la vie de ceux qui les ont aimées. Sa disparition marque la fin d’une époque, mais son chant, lui, continue de circuler, discret, profond et indélébile.