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En Irak, la stabilité menacée par le bras de fer américano-iranien

 

Entre pressions américaines, influence iranienne et fractures internes persistantes, l’Irak se retrouve à nouveau au cœur des secousses régionales. À l’heure où l’Iran vacille et où Washington hausse le ton, Bagdad peut-il préserver l’équilibre fragile reconquis ces dernières années ?

Après des décennies de guerres, d’occupations et de violences confessionnelles, l’Irak avait donné, ces dernières années, l’image d’un pays lentement remis sur pied. La défaite territoriale de Daech, la consolidation progressive des institutions et un certain apaisement sécuritaire avaient nourri l’espoir d’une normalisation durable. Mais cette stabilité restait précaire, bâtie sur un compromis bancal entre forces antagonistes, et surtout sur un équilibre régional de plus en plus instable.

Aujourd’hui, cet édifice vacille. L’ajournement à répétition de l’élection présidentielle au Parlement irakien, faute de quorum, n’est pas qu’un blocage institutionnel de plus : il est le symptôme visible d’une crise plus profonde. À Bagdad, la question du prochain Premier ministre cristallise toutes les tensions, tant internes qu’externes, dans un contexte régional marqué par une escalade inédite autour de l’Iran.

Le système de partage du pouvoir irakien, mis en place après 2003, repose sur une répartition confessionnelle : le Premier ministre est chiite, le président du Parlement sunnite, et le président de la République kurde. Conçu pour prévenir la domination d’un groupe sur les autres, ce modèle a surtout institutionnalisé la fragmentation politique.

La paralysie actuelle illustre ses limites. Les partis kurdes peinent à s’entendre sur un candidat consensuel à la présidence, retardant mécaniquement la nomination du chef du gouvernement. Mais derrière ces blocages procéduraux se joue une bataille bien plus stratégique : celle du contrôle réel de l’exécutif irakien, dans un moment où l’Irak est redevenu un enjeu majeur de la confrontation entre Washington et Téhéran.

Le retour de Nouri al-Maliki, une candidature explosive

C’est dans ce contexte que le Cadre de coordination, coalition chiite majoritaire au Parlement et étroitement liée à l’Iran, a apporté son soutien à Nouri al-Maliki pour le poste de Premier ministre. Figure centrale de la vie politique irakienne, Maliki a déjà dirigé le pays entre 2006 et 2014, période marquée à la fois par la consolidation de l’État et par de lourdes accusations de gouvernance autoritaire et de sectarisme.


Nouri al-Maliki

À l’époque, il avait d’abord bénéficié de l’appui des États-Unis avant de s’en éloigner progressivement, à mesure que ses liens avec Téhéran se renforçaient. Sous pression américaine, il avait finalement été contraint de quitter le pouvoir en 2014, dans le contexte de l’offensive de Daech.

Son retour aujourd’hui n’est donc pas anodin. Pour ses partisans, Maliki incarne une figure capable de maintenir l’ordre, de discipliner les milices et de préserver l’influence chiite au cœur de l’État. Pour ses détracteurs, il symbolise au contraire le risque d’un retour à une gouvernance clivante, susceptible de raviver les fractures internes et d’exposer l’Irak à des sanctions internationales.

Fait rare par sa brutalité assumée, Washington ne s’est pas contenté de manœuvres diplomatiques discrètes. Le président Donald Trump a publiquement lancé un ultimatum : les États-Unis retireraient leur soutien à l’Irak en cas de retour de Maliki au pouvoir. Sur Truth Social, il est allé jusqu’à affirmer que l’ancien Premier ministre avait mené son pays « à la pauvreté et au chaos ».

Ce message a eu l’effet d’une bombe à Bagdad. Car au-delà de la rhétorique, Washington dispose de leviers très concrets. Depuis 2003, les États-Unis exercent un contrôle déterminant sur une large part des recettes pétrolières irakiennes, déposées sur des comptes supervisés par la Réserve fédérale américaine. Ils peuvent également influencer l’accès du pays aux circuits financiers internationaux.

Pour un Irak dont le pétrole représente environ 90 % des recettes nationales, la menace est existentielle. À cela s’ajoute la crainte de nouvelles sanctions, alors que l’économie irakienne reste fragile, marquée par une croissance faible et une dépendance structurelle aux investissements étrangers.

L’Irak pris en étau entre deux ennemis

L’originalité – et la tragédie – de la position irakienne tient à cette réalité : Bagdad est sommé de choisir entre deux alliés qui se considèrent comme des ennemis irréconciliables. Les États-Unis demeurent un partenaire sécuritaire et économique clé, tandis que l’Iran exerce une influence politique, confessionnelle et militaire profonde sur le terrain.

Comme le résume l’analyste Ihsan al-Shamari, l’administration Trump ne distingue plus l’Irak de l’Iran, les traitant comme un seul et même dossier stratégique. Une approche qui place Bagdad dans une position intenable, tant son équilibre interne repose précisément sur cette ambiguïté.

Cette pression américaine s’inscrit dans un contexte régional radicalement transformé. Depuis la fin de l’année 2025, l’Iran traverse une crise interne majeure, marquée par des manifestations massives et une répression sanglante. Pour la première fois depuis 1979, l’hypothèse d’un effondrement du régime des mollahs n’est plus taboue.

Face à cette menace existentielle, Téhéran voit s’éroder les piliers de sa stratégie régionale. En Syrie, la chute du régime de Bachar el-Assad a brisé un maillon essentiel de son corridor stratégique. Au Liban, la guerre avec Israël a considérablement affaibli le Hezbollah, tant militairement que politiquement. Au Yémen, les Houthis ont subi de lourds revers sous les frappes américano-britanniques et israéliennes.

Dans ce paysage de reflux, l’Irak apparaît comme le dernier pilier encore relativement fonctionnel de l’influence iranienne.

L’importance de l’Irak pour l’Iran ne se limite pas à la sphère politique ou confessionnelle. Elle est aussi, et surtout, économique. Sous sanctions internationales, Téhéran dépend largement de ses échanges avec Bagdad pour accéder aux devises étrangères.

Jusqu’à récemment, les exportations de gaz iranien couvraient une part significative des besoins électriques irakiens, générant plusieurs milliards de dollars de revenus annuels pour l’Iran. Or, sous pression américaine, ces exportations ont été suspendues fin 2025, privant Téhéran d’une manne cruciale. Les exportations non pétrolières iraniennes vers l’Irak ont également chuté de manière spectaculaire.

Cette contraction fragilise directement le régime iranien, renforçant l’importance stratégique de maintenir un gouvernement ami à Bagdad.

Risque d’embrasement

La dépendance iranienne à l’Irak est également sécuritaire. À travers les Unités de mobilisation populaire (Hachd al-Chaabi), une coalition de plus de soixante milices pro-iraniennes, Téhéran dispose d’un levier militaire et politique majeur. Ces groupes, pour certains sanctionnés par Washington, jouent un rôle décisif au Parlement et dans la formation des gouvernements.

Or, dans le contexte actuel, plusieurs de ces milices ont publiquement annoncé leur disposition à entrer en guerre aux côtés de l’Iran en cas de frappes américaines. Une rupture stratégique majeure, tant Téhéran avait jusqu’ici évité d’exposer directement ses relais régionaux.

Washington a d’ailleurs averti Bagdad qu’en cas d’implication des milices irakiennes, les États-Unis se réserveraient le droit de riposter. Une perspective qui ferait de l’Irak un champ de bataille par procuration.

Dans cette configuration, le soutien iranien à Nouri al-Maliki apparaît moins idéologique que pragmatique. Pour Téhéran, il s’agit de consolider son influence par les institutions plutôt que par l’escalade militaire, en s’appuyant sur une figure capable de recomposer le champ chiite et de contenir les rivalités internes.

Mais ce pari est risqué. La division même du Cadre de coordination, partagé entre la crainte des sanctions américaines et le refus de toute ingérence étrangère, illustre la fragilité de ce choix. Certains appellent Maliki à se retirer « pour protéger l’Irak », d’autres estiment qu’un recul face à Washington ouvrirait la voie à une perte de souveraineté durable.

L’Irak se trouve ainsi à un carrefour historique. Si le pays parvient à éviter l’embrasement, il pourrait jouer un rôle de stabilisateur régional, à condition de préserver un équilibre délicat entre ses partenaires rivaux. Mais si la crise iranienne s’aggrave et que les pressions américaines se durcissent, Bagdad risque de redevenir l’épicentre des turbulences moyen-orientales.

Dans ce jeu de forces, l’Irak n’est ni totalement maître de son destin ni simple spectateur. Il est, plus que jamais, le miroir des fractures régionales et le révélateur d’un ordre moyen-oriental en pleine recomposition.