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Syrie : l’heure de vérité pour l’intégration kurde

Fragile cessez-le-feu, pressions turques, repositionnement américain et prisons de Daech : dans le Nord-Est syrien, l’heure n’est plus à l’autonomie kurde, mais à une intégration sous contrainte, aux lourds enjeux sécuritaires, politiques et régionaux.

Une chronique de Roula Merhej, née à Hama et exilée en France sous le régime d’Hafez el-Assad, spécialiste des dynamiques géopolitiques du Moyen-Orient.

Roula Merhej

Le nord-est syrien traverse une transition sous haute tension. Le 18 janvier 2026, Mazloum Abdi, commandant des Forces démocratiques syriennes, a signé avec Damas un cessez-le-feu, qui vient tout juste d’être prolongé jusqu’au 8 février 2026. Il tient, mais il reste fragile, parce qu’il n’est pas une simple pause militaire : il ouvre un bras de fer politique sur l’intégration des SDF au sein de l’État syrien et, éventuellement, sur l’avenir de toute la région.

Les États-Unis ont salué cette séquence et appelé explicitement au respect de la trêve, en présentant l’intégration comme l’option « raisonnable ». Ce soutien américain est bien plus qu’un simple communiqué : c’est un pivot stratégique. Depuis que Damas se positionne comme partenaire de la coalition dans la lutte contre Daech, le rôle « indispensable » des Kurdes, tel qu’il s’était imposé depuis 2014, perd de sa centralité. Le parapluie qui protégeait l’autonomie se transforme en injonction à se fondre dans le cadre étatique.

Cette trêve s’accompagne d’une rapide reprise en main du terrain par l’armée syrienne. Le contrôle des zones riches en pétrole et en gaz dans le Nord et l’Est change l’équation, car il déplace la question kurde du registre identitaire vers celui des ressources et de la souveraineté économique. Parallèlement, un autre acteur, silencieux mais décisif, voit sa force croître : la Turquie. Ankara maintient une pression constante contre l’architecture politico-militaire kurde, et pèse sur chaque négociation, chaque redéploiement et chaque marge de compromis.

De la trêve militaire au bras de fer politique

Dans cette Syrie d’après 2024, la centralisation est devenue l’obsession du pouvoir. Elle s’explique aussi par un contexte politique lourd : les massacres visant des Alaouites en mars 2025, puis les exactions contre des Druzes en juillet 2025, ont laissé une trace durable. Dans un pays traumatisé par son passé, Ahmed el-Charaa doit démontrer qu’il contrôle l’appareil de force et qu’il peut unifier sans fracturer davantage, sous peine d’être rapidement décrédibilisé, ou de voir son agenda politique menacé par ceux qui l’ont appuyé dans le pari d’un nouveau Moyen-Orient.

Mais au-delà de tout ce que ce conflit implique en drames, la priorité sécuritaire immédiate reste la même : les prisons et les camps liés à l’État islamique. Dans le Nord-Est, on parle d’environ 9 000 détenus considérés comme combattants ou cadres présumés de l’EI, tandis que des camps abritent des dizaines de milliers de personnes. Des évasions signalées lors des combats ont ravivé une inquiétude très concrète dans les capitales occidentales : la crainte de voir se reconstituer des réseaux clandestins sur le terrain syrien, mais aussi de voir circuler à nouveau des profils particulièrement dangereux, dont certains sont des ressortissants européens, ce qui constitue un risque direct pour l’Europe.

C’est dans ce contexte que Washington privilégie la désescalade et la stabilisation, y compris par le transfert de détenus vers l’Irak et par des appels répétés à ce que les États reprennent leurs ressortissants, plutôt que la consolidation d’une autonomie kurde maximale. Or beaucoup d’États, dont la France, restent frileux. Les raisons sont aussi sensibles qu’explosives : le risque sécuritaire et politique d’un retour sur le territoire national, les difficultés à réunir des preuves recevables pour juger, les débats autour de la déchéance de nationalité et, plus largement, des dilemmes diplomatiques qui repoussent sans cesse les décisions.

C’est à partir de ce constat qu’il faut remonter la chaîne des événements. Ce conflit renvoie à une question plus ancienne : comment un État syrien centralisateur cohabite-t-il avec un fait kurde transfrontalier, réparti entre la Turquie, l’Irak, l’Iran et la Syrie ?

Avant de parler d’intégration, de lignes rouges turques et de prisons de Daech, il faut se souvenir qu’il a existé une Syrie où un Kurde pouvait incarner l’État au sommet. Husni al-Barazi n’est pas un « slogan nostalgique ». Ministre de l’Intérieur en 1926, puis Premier ministre en 1942, d’origine kurde, il rappelle qu’il a existé une Syrie où l’idée de patrie pouvait primer sur les appartenances. Sous mandat français, la vie parlementaire n’était certes pas souveraine, mais elle a été assez réelle pour fabriquer un imaginaire national qui se voulait au-dessus des confessions.

Autonomie kurde, centralisation syrienne : un malentendu durable

Ce souvenir rappelle le présent par contraste. Le Rojava, lui, naît d’une urgence. Dès 2011, l’État syrien se retire par endroits, le conflit se fragmente, puis l’État islamique impose sa logique de terreur. Dans le Nord-Est, les Kurdes ne cherchent pas d’abord à « fonder » une utopie : ils bâtissent une survie. Sécuriser les villes, tenir les routes, organiser une administration minimale, protéger les familles, combler le vide.

À partir de 2014, tout s’accélère parce que leur allié et soutien est clair : les États-Unis. Washington entraîne, arme et appuie les forces kurdes, et contribue à les structurer avec l’appui aérien de la coalition. Cette efficacité change leur statut et leur destin. Elle apporte des moyens et une couverture internationale, mais elle installe aussi une dépendance. Une autonomie pensée comme locale se retrouve aspirée par une guerre qui oblige à suivre l’ennemi jusqu’à Raqqa, puis jusqu’aux zones de Deir ez-Zor.

C’est là que naît le malentendu central. Beaucoup de Kurdes ne voulaient pas aller au-delà de leurs zones historiques. Mais la logique militaire, et la logique américaine, poussent plus loin. L’autonomie cesse d’être seulement kurde : elle devient aussi la gestion de territoires mixtes et arabes, avec une question qu’aucune armée ne règle à elle seule : comment gouverner sans être perçu comme une force imposée ?

Deux fractures s’ouvrent alors. Avec Damas d’abord, qui lit toute autonomie comme une souveraineté concurrente. Avec une partie des populations locales ensuite, qui vivent l’autorité des forces dominantes comme un ordre sécuritaire plus que comme un contrat politique. Le Rojava n’est plus seulement un récit de résistance : c’est un système sous pression, jugé sur sa capacité à protéger.

Dans l’ombre de cette confrontation, le PKK revient sans cesse comme mot-clé, comme accusation, comme justification. Pour Ankara, tout ce qui relève du PYD, du YPG et, par extension, d’une partie de l’architecture SDF au Nord-Est est lu à travers ce prisme. Qu’il y ait des liens historiques et idéologiques ne dit pas tout, mais cela suffit à rendre le récit turc puissant et exportable : ce front n’est pas seulement syrien, il est existentiel. Et dès que ce récit s’impose, il rétrécit l’espace du compromis.

C’est aussi pour cela que la Turquie apparaît comme l’un des gagnants relatifs de la séquence. Non pas parce qu’elle a tout gagné, mais parce qu’elle a imposé le cadre : l’équation kurde comme priorité sécuritaire, l’autonomie comme menace, la marge de manœuvre internationale comme variable d’ajustement. Ankara garde sa boussole : empêcher qu’un fait kurde autonome se consolide à sa frontière.

Reste enfin la question qui, aujourd’hui, domine toutes les autres, parce qu’elle touche à la sécurité immédiate et à la crédibilité du projet d’unité : que vaut une intégration si, dans l’armée syrienne actuelle, des combattants islamistes ou issus de factions jihadistes se retrouvent en position d’autorité, au point de libérer d’autres extrémistes, volontairement ou par complaisance ? Autrement dit, la Syrie est-elle en train de recycler des réseaux nés de la guerre, de rebâtir un État sur un modèle à la turque, ou de reconduire, sous d’autres formes, l’architecture politique du régime précédent ?

Dans cette région où se mêlent communautés, ressources énergétiques et positionnement stratégique, le choix n’est pas moral : il est stratégique. Il déterminera si l’unité syrienne sera reconstruite ou imposée, au prix de conflits prolongés susceptibles de déstabiliser davantage la région.