À travers le destin de Furcy, esclave né libre ayant mené un combat judiciaire de près de trente ans, Abd al Malik interroge la violence fondatrice de l’esclavage et les paradoxes juridiques du Code noir, révélant une page méconnue de l’histoire française.
Par Christian Labrande
Furcy, né libre, deuxième long métrage du rappeur et compositeur Abd al Malik, s’ouvre sur une séquence musicale : un chant maloya, chant d’esclaves réunionnais, interprété par Daniel Waro. À l’image, une gravure ancienne représentant des esclaves entassés sur le pont d’un bateau négrier. Cette introduction est à la fois forte et sobre, à l’image du film qu’elle annonce.
La Réunion, 1817. À la mort de sa mère, l’esclave Furcy (interprété par Makita Samba) découvre un document dissimulé sous le plancher de la case maternelle : un acte d’affranchissement de la défunte, susceptible de faire de lui un homme libre. Avec l’appui d’un procureur abolitionniste, Boucher (Romain Duris), il intente un procès à son maître afin de faire reconnaître son statut. Le combat de Furcy durera vingt-huit années, au cours desquelles il subira les traitements inhumains réservés aux esclaves, d’abord à La Réunion, puis à l’île Maurice, où il est envoyé dans l’attente de l’issue de son procès. Cette histoire a fait l’objet d’une biographie écrite par l’écrivain Mohammed Aïssaoui, dont le film d’Abd al Malik constitue une libre adaptation.
« Avec l’esclavage à La Réunion ou à l’île Maurice, on est dans la bestialisation de l’humanité. » Cette remarque de l’historien Bruno Maillard, spécialiste de l’histoire de l’esclavage, est amplement illustrée par des séquences d’un réalisme cru montrant la condition de Furcy et de ses congénères. Mis aux fers, fouettés pour le moindre écart, mal nourris, ces esclaves travaillant dans les plantations de canne à sucre dépérissent rapidement. Les historiens américains de l’esclavage parlent d’ailleurs moins de « plantations » que de « camps de travail forcé ».
Dans le film, le frontispice du camp de travail de l’île Maurice rappelle de façon saisissante celui du camp de concentration d’Auschwitz : « Arbeit macht frei » (« Le travail rend libre »). Dans un entretien accordé au journal Le Monde, Bruno Maillard soulignait avec justesse que « l’expérience concentrationnaire acquise par les Européens dans les colonies d’Amérique et d’Afrique s’est bien évidemment répercutée dans les pratiques coercitives de la seconde moitié du XIXᵉ siècle, puis des guerres mondiales du XXᵉ siècle ».
Un procès contre l’ordre
Malgré ces années de traitements inhumains, le héros du film manifeste une capacité de résilience hors du commun. À la suite de la faillite de ses maîtres, provoquée par un typhon ravageant leurs plantations, Furcy retrouve une relative indépendance. Il crée une confiserie, rencontre le succès, se rétablit économiquement et relance son combat judiciaire. Son ami Boucher, devenu avocat en métropole, parvient à porter l’affaire devant la Cour royale de Paris. La longue séquence consacrée à ce procès, tenu en 1843 – soit cinq ans avant l’abolition de l’esclavage en France – éclaire un pan méconnu de l’histoire française : celui du Code noir.
Le Code noir désigne un ensemble de textes normatifs réglementant l’esclavage en France de 1685, sous le règne de Louis XIV, jusqu’à son abolition en 1848. L’un de ces textes, applicable spécifiquement à La Réunion, prévoit la possibilité pour un esclave d’assigner son maître en justice. C’est cette disposition qui permet à Furcy d’intenter un procès contre son ancien maître, Joseph Lory (Vincent Macaigne), pour traitements « barbares et inhumains ». Une disposition paradoxale : tout en légitimant l’esclavage, le Code noir tente de réguler juridiquement le rapport maître-esclave. Il rappelle que l’État fixe des limites, et que tout n’est pas permis à l’égard de l’esclave, considéré malgré tout comme un être humain — mais un être humain d’un genre particulier. Lors du procès, le terme de « meuble » est ainsi employé à plusieurs reprises pour désigner le statut juridique de Furcy : un mot glaçant, qui évoque la réification du travail analysée par Karl Marx dans Le Capital.
Parmi les principes inscrits dans le Code noir figure celui du « privilège de la terre de France », ou « principe du sol libre », selon lequel tout esclave foulant le sol de la France métropolitaine devient automatiquement libre. Résumé par la maxime : « Nul n’est esclave en France. » Ce point s’avère décisif dans le procès, puisqu’il peut être établi que la mère de Furcy avait bien séjourné en France métropolitaine avant sa naissance. Furcy était donc né libre. Reconnu dans son droit, il retourne à La Réunion et prend le nom de Madeleine, en hommage à sa mère.
Lors de sa brève mandature en tant que Premier ministre, François Bayrou s’était ému du fait que le Code noir n’avait jamais été formellement abrogé. Il lui fut justement rappelé que l’abolition de l’esclavage rendait ce corpus juridique caduc. Reste néanmoins ouverte la question des réparations, pour des territoires et des économies pillés durant des siècles – une question toujours brûlante d’actualité.
Fiche technique
Réalisation : Abd al Malik
Scénario et production : Étienne Comar
Distribution : Makita Samba, Romain Duris, Vincent Macaigne, Anna Girardot, Philippe Torreton
Pays : France
Année : 2025
Durée : 108 minutes































