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« Bons baisers de Tanger », chronique d’une fin coloniale

Dans le Tanger trouble et magnétique des années 1950, Melvina Mestre signe un polar historique dense et élégant. Bons baisers de Tanger explore l’espionnage, la contrebande et les fractures coloniales à travers une héroïne lucide, prise dans un monde sur le point de basculer.

Une chronique de Karim Saadi


Melvina Mestre

Avec Bons baisers de Tanger, Melvina Mestre poursuit une œuvre singulière, où le roman policier devient un outil d’intelligence historique. Troisième enquête de Gabrielle Kaplan, le livre s’inscrit dans le Maroc de l’après-guerre, à l’instant précis où l’ordre colonial vacille sans encore s’effondrer. L’intrigue se déroule en 1952, dans Tanger, alors zone internationale, ville-limite par excellence, espace de transit plus que d’ancrage.

Tanger n’est jamais réduite à une toile de fond pittoresque. Elle constitue la charpente même du récit. Ville fragmentée, soumise à des juridictions multiples, elle concentre les ambiguïtés d’un monde en recomposition. Tout y circule : les marchandises, les informations, les identités. Les cafés, les ports, les restaurants deviennent des lieux de veille autant que d’échange. La romancière restitue avec finesse cette atmosphère de flottement permanent, où la légalité se négocie et où la souveraineté s’effrite.

L’enquête confiée à Gabrielle Kaplan par le SDECE s’inscrit dans cette zone grise. Il ne s’agit pas d’un espionnage flamboyant, mais d’un travail discret, presque ingrat : observer, infiltrer, approcher des réseaux de contrebande liés à la pègre marseillaise. La guerre froide n’est encore qu’en gestation, perceptible dans les inquiétudes diffuses des services français, déjà conscients de perdre le contrôle de territoires devenus trop complexes.

Gabrielle Kaplan, détective privée, occupe une place marginale qui fait toute sa force. Femme dans un univers d’hommes, indépendante face aux institutions, elle navigue entre les mondes sans jamais s’y dissoudre. Ni héroïne idéologique ni aventurière romanesque, elle agit par lucidité et par nécessité. Sa morale est pragmatique, ajustée aux circonstances, loin des certitudes abstraites. À travers elle, le roman donne chair à une France encore présente, mais déjà déplacée, contrainte de composer avec un réel qui lui échappe.

Tanger, laboratoire d’un monde postcolonial

Le cœur du roman se situe dans cette bascule silencieuse. Le véritable pouvoir n’y est ni militaire ni diplomatique, mais logistique. Trafiquants, intermédiaires, figures de l’économie parallèle maîtrisent les flux et dictent les règles du jeu. La contrebande maritime, omniprésente, rappelle que Tanger fut avant tout un carrefour économique informel, où les réseaux criminels se montraient souvent plus efficaces que les administrations coloniales. Le polar devient alors un révélateur : il montre comment le pouvoir se déplace vers ceux qui contrôlent la circulation.

En arrière-plan, la décolonisation affleure sans discours appuyé. Nous sommes à quelques années de l’indépendance du Maroc, et cette échéance imprègne le récit d’une tension sourde. Les personnages locaux ne sont pas relégués au second plan : certains incarnent une conscience politique naissante, d’autres une adaptation pragmatique à l’ordre existant. Le personnage de Brahim, ancien militaire devenu indépendantiste, cristallise cette transition. Il n’est ni figure héroïque ni traître ; il est le produit d’un monde qui change plus vite que les catégories héritées.

L’écriture de Melvina Mestre se distingue par sa sobriété maîtrisée. Le style est visuel sans être décoratif, précis sans lourdeur. Les descriptions servent l’action, jamais l’inverse. La narration privilégie les scènes resserrées, les dialogues nets, une tension continue qui refuse l’emphase. Surtout, le roman évite la tentation du mythe : le Tanger qu’il donne à voir n’est ni bohème ni hors du temps, mais traversé de rapports de force, d’intérêts contradictoires, d’inquiétudes diffuses.

Dans la cohérence de la série, Bons baisers de Tanger élargit la focale. Après Casablanca et Marrakech, la ville internationale permet de penser la fin de l’ordre colonial à l’échelle globale, dans ses connexions transnationales et ses failles structurelles. Chaque enquête devient ainsi un fragment d’une même histoire : celle de la disparition progressive d’un monde.

Plus qu’un simple polar historique, Bons baisers de Tanger est un roman de seuil. Grave, élégant, profondément politique sans jamais être démonstratif, il saisit l’instant fragile où l’ancien ordre persiste encore, tout en sachant, confusément, qu’il est déjà condamné.

Bons baisers de Tanger. Une enquête de Gabrielle Kaplan-Melvina Mestre
Éditeur : Points, collection Points Policier – Parution : avril 2025 – Format : poche – Pagination : 240 pages