Véritables piliers du régime, les « Gardiens de la Révolution » iranienne forment un « État dans l’État » concentrant les principaux leviers militaires, politiques et économiques de la République islamique. Placés sous l’autorité directe du « Guide » Ali Khamenei, ils ont, par l’intermédiaire de leurs milices bassidji, violemment réprimé les manifestations dans les grandes villes, contribuant à l’échec du dernier épisode de l’insurrection populaire, au prix de milliers de morts.
Le Proche-Orient vu par la presse anglophone
Par Bruno Philip
Une source du Mossad, citée par le New York Times dans un article expliquant pourquoi Israël était opposé à l’idée d’une intervention conjointe avec les États-Unis contre le régime de Téhéran, résume en quelques mots les raisons de l’échec de cette nouvelle phase d’« insurrection » iranienne à répétition, qui vient sans doute de s’achever : « Les “Gardiens de la Révolution” et leur milice de volontaires Bassidji sont ultra-motivés pour défendre la structure de pouvoir actuelle, car leurs destins sont liés au gouvernement », affirmait ainsi Zohar Palti, ex-numéro un du « directorat du renseignement » au Mossad. Il ajoutait : « Si le régime s’écroule, ils sont morts. C’est pour ça qu’ils tuent les gens qui protestent dans les rues. »
Les pasdarans, les « gardiens » en persan, représentent un corps d’élite créé en 1979 lors de la révolution qui a déboulonné le Shah d’Iran. Ils constituent un véritable « État dans l’État », disposent d’une armée et de services de renseignement redoutables, tout en possédant, entre autres, des entreprises d’armement et de travaux publics leur permettant de jouir d’une autonomie quasi totale au cœur du régime. Ils contrôleraient ainsi près de la moitié de l’économie du pays. « Le Corps des Gardiens de la Révolution islamique incarne à la fois l’idéal révolutionnaire iranien et constitue une organisation pragmatique dont l’approche des affaires stratégiques relève davantage de la realpolitik que de l’islamisme », détaillait le spécialiste de l’Iran Afshon Ostovar dans un article publié il y a dix ans dans la revue Foreign Affairs, mais dont les conclusions restent pertinentes aujourd’hui. « Comprendre les “Gardiens” », poursuivait l’auteur, « est essentiel pour appréhender la politique iranienne », car « leur histoire reflète à bien des égards celle de la République islamique, depuis la lutte pour l’indépendance jusqu’à son ascension controversée au rang de puissance régionale ».
Une architecture sécuritaire conçue pour survivre
Si l’interruption des manifestations, à la fin de la semaine écoulée, signe peut-être, une fois de plus, l’échec d’une nouvelle phase de l’insurrection antigouvernementale, la capacité du régime à survivre ne s’explique pas seulement par la puissance des « Gardiens » et de leurs affidés bassidji, même si, à eux deux, ils totalisent une force évaluée à 600 000 personnes. Pour que le régime s’écroule, il aurait en effet fallu que le système s’affaisse de l’intérieur, affirme l’agence Reuters : « L’architecture sécuritaire à plusieurs niveaux de l’Iran, articulée autour des Gardiens de la Révolution et de la milice paramilitaire Bassidji, rend toute coercition extérieure difficile », estime Vali Nasr, un spécialiste irano-américain des conflits au Proche et au Moyen-Orient, cité dans une dépêche de l’agence de presse britannique. Pour lui, toute tentative de déstabilisation du système, notamment par le biais d’une opération américaine qui n’a finalement pas eu lieu, aurait nécessité une « prolongation » des manifestations de rue afin que, in fine, « l’État se désagrège » et que « certains segments » de ce dernier, notamment les forces de sécurité — en l’occurrence les pasdarans —, « fassent défection ». Or ce n’est pas ce qui s’est produit, pour les raisons analysées plus haut par la source du Mossad citée par le New York Times : quand on n’a plus rien à perdre, on est prêt à tuer le nombre de personnes qu’il faut pour survivre.
L’exemple des Bassidji est particulièrement pertinent, comme le souligne un récent article de Haaretz, le quotidien de la gauche israélienne : « Les Bassidji regroupent de nombreuses personnes relativement pauvres, donc susceptibles de s’identifier au mouvement de protestation, comme l’ont montré de précédentes manifestations. Si le régime parvient, cette fois-ci, à conserver le même niveau de loyauté, notamment dans les rangs des Bassidji, il pourra se sentir en sécurité dans sa capacité à réprimer de nouveau la contestation. »
Dans l’article précédemment mentionné du New York Times, un autre expert abordait toutefois le problème sous un angle différent, insistant davantage sur la faiblesse de l’opposition que sur la force des « Gardiens » : « S’il y avait eu des millions de personnes dans la rue, il aurait été difficile de les arrêter », déclarait Sima Shine, elle-même ex-analyste au Mossad, « car on ne peut pas tuer tout le monde. Mais il n’y avait pas des millions de personnes : on en a vu des milliers. Et ce régime sait comment gérer cela. Son premier réflexe est de tuer, et de s’assurer que tout le monde sache qu’il tue. »
Une opposition trop fragmentée pour faire tomber le régime
Même des spécialistes de l’Iran aussi reconnus que Karim Sadjadpour, analyste politique irano-américain rattaché à la prestigieuse Fondation Carnegie pour la paix internationale, basée à Washington, viennent peut-être de prendre leurs désirs pour des réalités. Ils ont soit surestimé l’impact des manifestations, soit sous-estimé la force de résistance des pasdarans et de leurs affidés. Car si l’on suivait l’analyse de M. Sadjadpour dans un article du magazine The Atlantic, le régime du « Guide » Khamenei aurait dû tomber la semaine dernière. « L’histoire montre que les régimes s’effondrent non pas à cause d’échecs isolés, mais à cause d’une conjonction fatale de facteurs de stress : une crise budgétaire, une coalition d’opposition diverse, une capacité de l’opposition antigouvernementale à démontrer un objectif convaincant et un contexte international favorable. » Et l’auteur de remarquer, dans une formule prenant la forme d’une prédiction presque auto-réalisatrice : « Cet hiver, pour la première fois depuis 1979, l’Iran réunit presque toutes ces conditions. » Mais il ne les a pas réunies, finalement. Tout était dans le « presque ».
Cette nuance vaut aussi pour la capacité de l’opposition à renverser le régime, une force trop faible et trop divisée pour espérer résister au rouleau compresseur des « Gardiens » et des Bassidji. Relevant qu’il n’existait pas moins de sept forces de résistance distinctes en Iran — y compris celles issues des minorités azéries, kurdes, baloutches et arabes —, Haaretz déplorait également que le « désir de renverser le régime islamique d’Iran soit le seul dénominateur commun qui unit ces organisations, par ailleurs divisées tant sur le plan idéologique que sur celui de leur capacité à formuler une stratégie commune, aussi bien en ce qui concerne le renversement du régime que la formation d’un gouvernement pour le remplacer ». Les dernières informations donnent ainsi tragiquement raison aux prévisions du quotidien israélien.































