Venance Konan, le mode d’emploi pour blanchir un coup d’État

Préparatifs pour l'investiture, le 17 janvier 2026 au stade général Lansana Conté, à Conakry, du président de la Guinée Mamadi Doumbouya.

Si les coups d’État fleurissent sur le continent, comme la plaine à la première pluie de la mousson, il ne suffit pas de s’emparer du pouvoir pour les réussir. Encore faut-il les « blanchir », afin de réintégrer le jeu régulier que préfèrent les institutions et la « communauté » internationales. 

Par Venance Konan

On connaît le blanchiment d’argent sale. Prenons un exemple, pour ceux qui ne savent pas ce que c’est. Vous avez obtenu une grosse somme d’argent, en vendant de la drogue, par exemple. Il vous est impossible d’aller déposer cette somme à la banque sans vous faire interpeller. Vous ne pouvez pas non plus la laisser sous votre lit ou dans une valise sur une étagère dans votre chambre. Il faut absolument que cet argent entre dans le circuit normal pour que vous puissiez en jouir. Alors, vous empruntez ou vous faites croire que vous empruntez de l’argent à vos proches ou à la banque, et vous construisez une boulangerie, par exemple. Ainsi, vous pouvez en toute sérénité, aller déposer chaque jour de l’argent à la banque, en faisant croire que c’est ce que vous rapporte votre boulangerie, qu’elle marche ou non, alors que c’est l’argent de votre commerce de drogue.

Pour la petite histoire, les boulangeries ont poussé comme des petits pains (c’est le cas de le dire) en Côte d’Ivoire au moment où l’on parlait de grosses quantités de cocaïne saisies ou transitant dans ce pays. Bien sûr, honni soit qui tenterait de relier les deux faits. Les Ivoiriens se sont simplement brusquement pris de passion pour le pain chaud et croustillant, ainsi que pour les viennoiseries, aussi bien dans les quartiers chics que dans ceux que l’on appelle déshérités. Bref, revenons à notre sujet.

Couper le robinet

De la même façon que l’on blanchit de l’argent, vous devez aussi blanchir votre coup d’État si vous en faites un. Ils sont très en vogue en ce moment en Afrique de l’Ouest. Mais, comme la drogue, le coup d’État est illicite et condamné par tout le monde. Quels qu’en soient les justificatifs, il est abhorré par tous les pays démocratiques ou qualifiés comme tels, ainsi que par les organisations internationales sérieuses. Généralement la Banque mondiale et le FMI vous coupent le robinet quand vous faites un coup d’État. Or, que deviendrait un pays africain sérieux sans les crédits de ces deux institutions ? Le label que cherche tout pays africain qui se respecte est celui de « meilleur élève du FMI. »

Il faut donc blanchir votre coup d’État et devenir ou redevenir un pays démocratique. Le pays démocratique, sous nos tropiques, c’est celui où il y a une Constitution qui limite le nombre de mandats du Président (rien n’empêche de modifier, plus tard, cette Constitution, pour remettre les compteurs à zéro et se maintenir au pouvoir jusqu’à ce qu’on autre coup d’État vous renverse), où des élections sont organisées, peu importe comment, et où on ne tire pas sur la foule dans un stade. Des opposants, des activistes de la société civile peuvent disparaître ou choisir d’aller vivre en exil, ce qui est leur droit, mais jamais, il ne faut faire tirer sur les opposants dans un stade. Pour le reste on peut parler de bavure inévitable ou quelque chose comme ça.

« Comme ça au pif, la France. »

Alors, comment blanchir votre coup d’État? D’abord il faut affirmer haut et fort que vous avez renversé le pouvoir précédent parce qu’il ne respectait pas la démocratie, les droits de l’Homme, qu’il y avait de la corruption, du tribalisme, etc. C’est du classique. Ajoutez que jamais, au grand jamais, vous ne serez candidat à la prochaine élection présidentielle. Ni même vos amis qui vous ont aidé à prendre le pouvoir. Ensuite vous faites écrire une nouvelle Constitution, un nouveau code électoral, tout en révisant les anciens accords sur l’exploitation de vos ressources minières, en laissant, cependant, une grande part à une quelconque puissance susceptible de vous protéger. Tout le monde a besoin d’un grand frère. Certains ont choisi la Russie, d’autres la Chine. Et vous ? Vous pouvez choisir, disons, comme ça au pif, la France. Si par hasard votre épouse est Française, eh bien, quels services ne se rend-on pas entre beaux-parents ?

Ensuite, vous vous arrangez pour que les principaux leaders de l’opposition quittent le pays (il y aura toujours quelque chose à leur reprocher puisqu’ils ont exercé eux aussi le pouvoir, à un certain niveau, à un moment donné). Et après, votre peuple vient vous supplier de vous porter candidat à la prochaine élection présidentielle. Qui êtes-vous pour refuser de répondre à l’appel désespéré du peuple ? Ainsi donc, à votre corps défendant, vous devenez candidat, malgré votre promesse de ne pas l’être. Vous choisissez quelques comparses pour vous accompagner, pour que votre élection ait l’air démocratique, et vous êtes élu. Le lendemain, la France vous félicite, les États-Unis, qui ont un œil sur vos minerais, aussi, et votre coup d’État aura été blanchi. Vous êtes désormais un Président démocratiquement élu, et vous pourrez continuer de porter vos lunettes noires et vos montres Rolex.