Du Soudan à la Corne de l’Afrique: de l’or et des mercenaires

Familles déplacées à Tawila, dans l'État du Darfour-Nord, octobre 2025. (Photo ONU)

Du Soudan à la Corne de l’Afrique, les acteurs étrangers, russes et émiratis notamment, ont alimenté les conflits locaux en armes et en mercenaires. L’or est au centre des transactions entre les belligérants. 

Par Charlotte Touati

Le 26 octobre 2025, la milice des Rapid Support Forces (RSF) prenait la ville d’El Fasher après 18 mois de siège. Capitale de l’État du Nord Darfour et poumon économique de la région, El Fasher était le refuge de centaines de milliers de déplacés qui fuyaient les combats depuis avril 2023. Elle était le dernier point d’accès humanitaire pour l’ONU jusqu’à sa chute. De nombreux témoignages font état d’exactions et de crimes de masse à caractère ethnique commis contre les populations noires par les milices arabes, ce que confirment les vidéos filmées par les miliciens RSF eux-mêmes.

Genèse d’un conflit

Le conflit a éclaté le 15 avril 2023, lorsque les forces paramilitaires des RSF se sont affrontées aux forces armées soudanaises (Sudan Armed Forces, SAF) pour le contrôle politique et militaire du pays. Les RSF sont emmenées par Mohamed Hamdan Dogolo dit « Hemedti », tandis que les SAF répondent à Abdel Fattah al-Burhan et forment l’armée régulière. Les deux généraux furent pour un temps alliés et ils devaient se partager le pouvoir, mais leur rivalité fait craindre aujourd’hui une partition est-ouest du Soudan.

Hemedti est originaire du Darfour. Initialement connu comme homme d’affaires, il s’est taillé un empire grâce aux mines d’or de sa région natale. Issu d’une tribu arabe, il fédère autour de lui les Janjawid, initialement armés par Omar el-Béchir pour mater la rébellion au Darfour.

Les crimes de guerre des Janjawid

Dès 2004, Hemedti dirige plusieurs centaines de combattants Janjawid et collabore directement avec les services de renseignement soudanais et l’armée. Les Janjawid se sont rendu coupables de crimes contre l’humanité, de crimes de guerre et de génocide, selon la Cour pénale internationale. Elle a condamné l’un de leurs chefs, Ali Muhammad Ali Abd-Al-Rahman dit Ali Kosheib, pour ces crimes, en octobre 2025. Des rapports de l’ONU ont également documenté meurtres de masse, viols comme arme de guerre, destruction systématique de villages, pillages des biens et du bétail, incendies des récoltes, empoisonnement des puits et déplacements forcés.

Maître du Darfour, Hemedti se lance dans l’extraction aurifère et crée Al Junaid en 2009, noyau de son empire. Mais en 2013, sous la pression internationale, Omar el-Béchir ne peut plus laisser les hommes d’Hemedti agir de façon indépendante et il intègre les Janjawid à l’architecture sécuritaire du pays. Ils deviennent les fameuses Rapid Support Forces dont Al Junaid est le bras économique.

Une révolution confisquée

En avril 2019, le Soudan engage un tournant décisif de son histoire. Après plusieurs mois de manifestations populaires déclenchées par la flambée des prix et la crise économique, la contestation prend une tournure politique et appelle ouvertement au départ du président Omar el-Béchir au pouvoir depuis trente ans. Face à la pression de la rue et aux divisions internes du régime, l’armée finit par l’évincer le 11 avril 2019.

Ce renversement ouvre une période d’incertitude : un Conseil militaire de transition prend d’abord le pouvoir, avant qu’un fragile compromis ne soit trouvé avec les forces civiles du mouvement révolutionnaire. C’est dans ce contexte que le général Abdel Fattah al-Burhan devient président du Conseil souverain, flanqué de Hemedti comme vice-président. Cette alliance entre l’armée, les paramilitaires et une partie des civils devait préparer des élections démocratiques mais elle se révèle vite instable : les ambitions concurrentes des chefs militaires, l’impunité des RSF et les difficultés affrontées par les institutions civiles plongent à nouveau le pays dans une lutte de pouvoir qui éclatera en guerre ouverte en 2023.

Mais il faut aussi compter avec des patrons extérieurs. La position stratégique du Darfour et sa richesse minière l’ont tragiquement placé au carrefour des routes de trafic, avec Hemedti à son centre.

Wagner et les mines d’or du Soudan

En effet, suite à la prise en 2017 de Jebel Amer (Nord Darfour), une zone montagneuse extrêmement riche en or, les RSF gagnent une réelle autonomie par rapport à Omar el-Béchir. Cette victoire coïncide avec un appui étranger de taille, celui de feu Evgeni Prigojine, alors à la tête de la société militaire privée russe Wagner. Ce rapprochement s’explique par les business communs dans lequel les deux hommes sont engagés (or, armes, mercenaires) et la position géographique du fief de Hemedti, le Darfour.

Celui-ci est frontalier de la République Centrafricaine, un bastion de Wagner, devenu, depuis 2017, la garde prétorienne du Président Faustin-Archange Touadéra. Selon son schéma habituel, Wagner exploite les ressources minières du pays. Des convois circulent entre la RCA et le Soudan en passant par le Darfour.

Un intermédiaire russe très politique

La même année 2017, Wagner tisse sa toile au Soudan. L’intermédiaire se nomme Mikhail Potepkine. Il dirige Meroe Gold, une filiale de M Invest, la société de Prigojine. Potepkine déclare ne pas avoir de lien avec Prigojine, mais en 2017, il représente bien M Invest lors d’une réunion entre l’ancien président de la Fédération de Russie Dmitri Medvedev et Omar el-Béchir. Familier de l’idéologue Alexandre Douguine, avec qui il apparaît sur des photographies, Potepkine appartiendrait à des groupes « conservateurs » russes liés à l’extrême-droite néo-nazie. Il est également cité dans l’opération d’ingérence russe menée pendant les élections américaines de 2016. En Afrique comme aux États-Unis, Potepkine agit comme lobbyiste et joue les déstabilisateurs. Le Soudan et l’Éthiopie font partie de ses cibles prioritaires.

A partir de 2017, Meroe Gold reçoit un soutien important d’entreprises liées à Prigojine, sous forme de financement et de matériel, notamment des hélicoptères et des avions. L’extraction aurifère est au cœur de l’activité de Meroe. Son centre névralgique se situe à al-Ibaidiya, dans le Nile River State, à l’est du Soudan, hors de l’espace contrôlé par Hemedti. On observe donc une répartition des zones d’exploitation entre les deux hommes forts du Soudan pour éviter la concurrence.

Des avions russes chargés d’or sont observés décollant de Khartoum ou de Port Soudan (donc depuis l’est) à destination de la Russie pour financer la préparation de l’invasion de l’Ukraine puis l’effort de guerre. Le 24 février 2022, le jour même de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, Hemedti se trouve à Moscou dans le cadre d’un voyage organisé par Wagner.

Mais le 23 août 2023, Evgeni Prigojine disparaît dans un accident d’avion. Le Kremlin reprend alors largement les activités de Wagner (rebaptisé Africa Corps) et se détourne de Hemedti au profit d’Al-Burhan.

Les Émirats Arabes Unis, un soutien en or

S’il est, en revanche, un soutien qui ne s’est pas démenti, c’est bien celui que les Emirats Arabes Unis apportent à Hemedti et aux RSF.

L’or d’Al Junaid est directement envoyé à Dubaï, plus exactement à Sharjah, à la raffinerie de Kaloti, un groupe fondé en 1988 par Munir Ragheb Mousa Al Kaloti et qui comprend une dizaine d’entreprises toutes liées aux métaux précieux. De l’or artisanal ou issu des trafics est aussi collecté au souk de Dubaï et drainé dans les bureaux de Kaloti.

La régulation est très lâche à Dubai et il est tout à fait légal de transporter de l’or brut dans son bagage à main, sans aucune taxe de surcroît. L’or centralisé par Kaloti est ensuite expédié en Suisse, principalement chez Valcambi. La Suisse est la plaque tournante du commerce mondial de l’or, de son raffinage et de son trading.

La Suisse, étape obligatoire 

Passer par Valcambi n’est pas qu’une question d’opportunité commerciale et logistique. L’entreprise basée au Tessin est enregistrée à la London Bullion Market Association. Elle peut donc certifier cet or qui entre alors dans le circuit très officiel des banques centrales du monde entier. Ce que ne peut pas faire Kaloti. Au Soudan, en contrepartie de l’or, les Émirats inondent les RSF d’armes et de matériel, tandis que les mercenaires s’échangent de part et d’autre au gré des besoins.

A partir de 2014, les EAU et l’Arabie Saoudite mènent une coalition contre l’insurrection des Houthis soutenus par l’Iran. Des contrats à plusieurs millions de dollars sont alors signés entre la firme canadienne Dickens and Madsen, le maréchal Khalifa Haftar – qui tient la Cyrénaïque – et Hemedti. Dickens and Madsen est dirigée par Ari Ben-Menashe, un personnage sulfureux qui prétend être un ancien du Mossad, ce que les renseignements israéliens ont toujours nié. Surnommé le « lobbyiste pour dictateurs », Ben-Menashe a également travaillé pour Kadhafi, Robert Mugabe ou la junte birmane.

Signatures apposées sur le contrat entre Ben-Menashe, pour Dickens and Madson, et Hemedti. Source : FARA (Foreign Agents Registration Act), ministère US de la Justice.

Les contrats prévoient l’envoi de mercenaires libyens et soudanais recrutés pour se battre au Yemen pour le compte des EAU après avoir transité par Assab, en Érythrée. En échange, Ben-Menashe s’engage à négocier des livraisons d’armes et de blé « à haute teneur en protéines » pour les hommes d’Hemedti. On constate, à nouveau, une certaine entente entre les réseaux russes et émiratis.

Des Soudanais et des Erythréens à l’assaut de Socotra

En 2017, les Émirats Arabes Unis décident de faire cavaliers seuls en soutenant le Conseil de Transition du Sud (STC), un mouvement sécessionniste yéménite, tandis que l’Arabie Saoudite continue de soutenir le gouvernement yéménite légitime ou Conseil présidentiel de direction (PLC), basé à Aden.

Il y a désormais trois forces armées au Yémen, chacune soutenue par une puissance du Golfe : PLC (Arabie Saoudite), STC (Émirats Arabes Unis) et les Houthis (Iran). En 2020, les Émirats Arabes Unis prennent, pour le compte du STC, Socotra, un archipel politiquement yéménite qui représente géographiquement la pointe de la Corne de l’Afrique. Cet assaut a été rendu possible grâce aux mercenaires soudanais et érythréens négociés par Dickens & Madsen.

Carte Google Earth. On y voit Socotra, au sud du Yemen et à l’est de Djibouti.

Jusqu’en 2021, la base d’Assab servait de plaque tournante à ces échanges, mais depuis le retrait des Émirats du port érythréen et la rupture nouvelle et brutale entre le président érythréen et le Premier ministre éthiopien, lui-même très proche d’Abu Dhabi, ce sont les ports du Somaliland et du Puntland qui ont pris le relais.

Mercenaires colombiens et enfants soldats

Comme documenté par Middle East Eye, le port de Bosaso sert de nœud logistique entre les Émirats et les RSF. Des mercenaires colombiens auraient été fournis par les EAU aux RSF et auraient contribué à la prise d’El Fasher. Dans une lettre du 5 septembre 2025 adressée au Conseil de Sécurité de l’ONU, Al-Harith Idriss Al-Harith Mohamed, Représentant permanent du Soudan auprès des Nations Unies, documente abondamment la présence et les actions de ces mercenaires, qui se baptisent « loups du désert », et il affirme, photos à l’appui, qu’ils ont formé des enfants soldats dans les camps de réfugiés au Darfour. 

Photo montrant l’entraînement d’enfants des camps de réfugiés du Darfour par des mercenaires colombiens. (Source : lettre au Conseil de sécurité du Représentant permanent du Soudan auprès de l’ONU, 5 septembre 2025.)

En guise de dernier renvoi d’ascenseur, en novembre 2025, le président centrafricain Touadéra a sollicité Abu Dhabi pour régler ses dettes auprès des Russes d’Africa Corps, en échange d’une plateforme logistique destinée à faciliter le soutien émirati aux RSF au Darfour.

Le 30 décembre 2025, l’Arabie Saoudite a mené des frappes dans le sud du Yémen détruisant des cargaisons d’armes et du matériel destiné au Conseil de Transition du Sud. Les Émirats Arabes Unis ont alors convenu de se retirer de Socotra pour éviter l’escalade.

Ce retrait pourrait précipiter un repli sur le Somaliland, où les EAU sont déjà massivement présents, ainsi que sa reconnaissance officielle par Abu Dhabi.