Entre idéologie, trafics et diplomatie de contournement, la relation entre le Hezbollah et le Venezuela chaviste n’a jamais relevé d’un simple compagnonnage de circonstance. Elle éclaire la manière dont certains régimes sous sanctions se transforment en plateformes géopolitiques hybrides.
Pendant longtemps, le Venezuela a semblé très éloigné du Liban. Trop lointain pour que le nom de Caracas résonne dans les villages de la Békaa, trop excentré pour que l’Amérique latine apparaisse comme un théâtre pertinent des tensions moyen-orientales. Et pourtant, au fil des années, un axe discret mais persistant s’est dessiné, reliant le Venezuela chaviste, l’Iran et le Hezbollah. Une relation rarement officialisée, souvent niée, mais régulièrement documentée par les services occidentaux. Une relation qui dit beaucoup de l’ordre international des marges, celui des États sous sanctions, des économies parallèles et des guerres par procuration.
L’histoire commence moins à Caracas qu’à Téhéran. Dès les années 1980, le Hezbollah s’inscrit dans une stratégie iranienne de projection indirecte, fondée sur des relais idéologiques, communautaires et logistiques. L’organisation chiite développe alors des réseaux au sein des diasporas libanaises, notamment en Afrique et en Amérique latine, où les communautés issues du Levant sont anciennes, structurées et économiquement actives. Le Venezuela n’est, à ce stade, qu’un maillon parmi d’autres.
Tout change avec l’arrivée au pouvoir d’Hugo Chávez. Le chavisme, porté par une rhétorique tiers-mondiste, une hostilité frontale à Washington et une volonté de refondation géopolitique, trouve rapidement un terrain d’entente avec l’Iran. L’ennemi commun devient un ciment idéologique. Lorsque Chávez scelle une alliance stratégique avec Téhéran, le Hezbollah s’insère naturellement dans cet écosystème, non comme acteur étatique, mais comme auxiliaire, facilitateur, parfois proxy.
Sous Nicolás Maduro, cette relation se consolide et se durcit. Le Venezuela entre alors dans une crise systémique : effondrement économique, sanctions américaines, isolement diplomatique. Dans cet environnement, les règles classiques du commerce et de la diplomatie se dissolvent. Les réseaux prennent le pas sur les institutions. Le contournement devient une nécessité de survie.
Un terrain permissif sous sanctions
C’est dans ce contexte que le Hezbollah trouve au Venezuela un espace permissif. Non pas une base arrière militaire au sens classique — aucune preuve tangible de camps d’entraînement structurés n’a jamais été établie — mais un terrain favorable à des activités financières, logistiques et documentaires. Blanchiment d’argent, trafic de devises, or, cocaïne : autant de circuits où des individus liés, directement ou indirectement, à l’organisation chiite sont régulièrement cités dans les rapports américains.
L’île de Margarita cristallise ces soupçons. Longtemps perçue comme une destination touristique, elle est décrite dans plusieurs rapports, notamment celui de l’Atlantic Council en 2020, comme un hub criminel et logistique. On y évoque des réseaux mêlant narcotrafic, contrebande et soutien financier à des acteurs pro-iraniens. Pour Washington, Margarita devient le symbole d’un Venezuela transformé en plateforme grise, à la frontière du licite et de l’illégal.
Mais réduire cette relation à une alliance criminelle serait une erreur analytique. Le Hezbollah n’a jamais fait du Venezuela un pilier central de son financement global. Les sommes générées en Amérique latine, bien que significatives, restent marginales à l’échelle de l’économie du parti. Comme le soulignent plusieurs chercheurs, ces opérations relèvent davantage d’opportunités locales que d’une stratégie centrale pilotée depuis Beyrouth.
L’un des visages les plus controversés de cette connexion reste l’ancien vice-président vénézuélien Tareck El Aissami, sanctionné par Washington pour narcoterrorisme. D’origine syro-libanaise, il est accusé d’avoir facilité l’octroi de passeports, l’accès à des vols d’État et la protection de réseaux impliqués dans le trafic de drogue. Caracas a toujours rejeté ces accusations, dénonçant une criminalisation politique destinée à délégitimer le régime.
À Washington, ces soupçons alimentent depuis plus d’une décennie une inquiétude persistante : celle de voir le Hezbollah étendre son influence dans ce que les États-Unis considèrent encore comme leur arrière-cour stratégique. Le « Project Cassandra », lancé par la DEA en 2008, visait précisément à démanteler ces réseaux. L’enquête publiée par Politico en 2017, affirmant que certaines poursuites auraient été freinées pour préserver l’accord nucléaire iranien, révèle surtout les contradictions de la politique américaine : lutter contre les réseaux criminels sans compromettre les grands équilibres diplomatiques.
Le choc Maduro, un revers surtout symbolique
Aujourd’hui, la donne a changé. L’extradition de Nicolás Maduro et la mise sous tutelle politique du Venezuela par l’administration Trump ouvrent une nouvelle séquence. Le discours de Washington, affirmant qu’aucune présence iranienne ou du Hezbollah ne sera désormais tolérée à Caracas, marque une volonté de rupture nette. Reste à savoir si cette rupture sera structurelle ou simplement conjoncturelle.
Car le véritable enjeu dépasse Maduro. Les réseaux qui ont prospéré au Venezuela sont transnationaux, adaptables, résilients. Ils ne disparaissent pas avec un homme ou un régime. Comme le notait déjà la Rand Corporation en 2019, même un changement politique ne suffirait pas à éradiquer ces structures, tant elles sont imbriquées dans les faiblesses institutionnelles et les économies parallèles régionales.
Côté Hezbollah, le choc est avant tout symbolique. Perdre Caracas, c’est perdre un allié affiché de l’« axe de la résistance ». Mais ce n’est pas perdre un pilier vital. La réaction mesurée de sa direction, le silence de son secrétaire général sur l’événement, traduisent une stratégie de repli prudent. Le parti sait que l’heure n’est plus à l’expansion rhétorique, mais à la consolidation interne.
Le Venezuela aura donc été, pour le Hezbollah, moins une forteresse qu’un laboratoire. Un espace où se sont expérimentées des formes de coopération sous sanctions, des économies de contournement, des alliances idéologiques de circonstance. Un révélateur, aussi, de la manière dont les marges du système international deviennent des zones de frottement entre puissances.
Car au fond, ce que raconte la relation entre le Hezbollah et le régime Maduro, ce n’est pas seulement une histoire de trafics ou d’alliances occultes. C’est celle d’un monde fragmenté, où la souveraineté se négocie, où les sanctions produisent des réseaux, et où les acteurs non étatiques trouvent, dans les interstices de l’ordre mondial, des espaces pour exister.





























