Dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, le dernier trimestre de l’année 2025 aura acté un recul démocratique inquiétant. En Guinée, cette dérive a atteint son point de rupture. L’élection présidentielle du 28 décembre 2025 n’était qu’un jeu de bonneteau qui aurait dû permettre à Mamadi Doumbouya de passer du statut de putschiste à celui de président élu. Mais au lieu de verrouiller son pouvoir, ce scrutin en a révélé les failles et a ouvert une période d’incertitude et de turbulences.
Par Leslie Varenne
Pour dresser le bilan de l’état de la démocratie en Afrique de l’Ouest et des jeux à géométrie variable de la Communauté des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao), il suffit de revenir sur les événements des trois derniers mois. En octobre, l’élection présidentielle en Côte d’Ivoire a marqué le retour du parti unique, avec un scrutin dépourvu de véritable compétition politique. La Cedeao a félicité le peuple ivoirien pour « le déroulement pacifique de ce scrutin », même si au moins 27 morts ont été enregistrés. En novembre, en Guinée-Bissau, le président sortant Umaro Sissoco Embaló, mécontent des résultats, a orchestré son propre coup d’État pour permettre à son clan de garder les clés du pouvoir. L’institution a menacé sans agir, faisant fi du résultat des urnes. En décembre, une tentative de putsch au Bénin a fissuré l’image d’exception démocratique que le pays cultivait depuis des décennies. Une fois n’est pas coutume, la Cedeao a réagi promptement en envoyant des troupes pour protéger la présidence de Patrice Talon. Enfin, en Guinée, l’ersatz d’élection présidentielle a été salué pour son taux de participation autour de 80%, alors même que, selon tous les témoignages recueillis, les bureaux de vote étaient quasi déserts.
Une élection au son du canon
Mais l’organisation sous-régionale s’est surpassée avec l’une de ses déclarations les plus incongrues. Après le scrutin du 28 décembre, sa mission sur le terrain a en effet rapporté « l’absence d’incidents majeurs ». Pourtant, la veille, des tirs avaient secoué la capitale. Entre 4 heures et 7 heures du matin, les forces spéciales, unité d’élite au service de Mamadi Doumbouya, ont tenté de neutraliser un groupe de militaires accusés « d’intentions subversives » et « d’insubordination » qui se cachait dans le quartier de Sonfonia. Mais le colonel et ses acolytes ont refusé de se rendre et ont riposté. Selon la presse guinéenne, il y aurait eu au moins quatre morts. D’après d’autres sources sécuritaires, le nombre de forces spéciales tuées lors de ces combats serait beaucoup plus important. En outre, les tirs ont terrorisé la population pendant des heures et des civils sont décédés de balles perdues. Le bilan exact reste, à cette heure, inconnu. Quant aux officiers recherchés, ils ont réussi à s’enfuir.

L’élection présidentielle s’est donc déroulée dans une capitale entièrement quadrillée par l’armée et ses blindés. Cet « incident » est majeur. Il révèle la véritable situation du pays, avec une armée profondément divisée et un pouvoir paranoïaque. Tous ceux – journalistes, artistes, militaires, militants politiques ou associatifs – soupçonnés, à tort ou à raison, de vouloir la fin du règne de Mamadi Doumbouya sont pourchassés et emprisonnés.
Tristes tropiques
Sa peur d’être renversé est telle que le locataire du palais de Sékhoutouréya ne se déplace jamais sans une armada de forces spéciales, seuls hommes en treillis à bénéficier de sa confiance. Ses sorties se font d’ailleurs de plus en plus rares. Mamadi Doumbouya n’a participé à aucun meeting ni aucun débat lors de la campagne électorale, où il n’affrontait que des figurants. Seuls les membres de son gouvernement se sont rendus sur le terrain. Il n’est apparu qu’une seule fois, le 25 décembre, lors du concert du chanteur congolais Koffi Olomidé. Cette scène, devenue virale sur les réseaux sociaux, restera dans les annales, tant elle illustre la régression démocratique actuelle dans cette partie du monde. Un président sortant sans bilan, sans programme, sans vision, mais balbutiant quelques pas de danse avec son épouse à ses côtés. Une séquence pathétique où les vêtements de sport de marque ont remplacé les broderies et les ors des despotes d’antan.
Depuis son apparition lors du spectacle de Noël, où il est apparu amaigri et le regard hagard, Mamadi Doumbouya ne s’est plus montré en public. Ni pour commenter les résultats provisoires qui le donnaient vainqueur avec 86,72% des voix, ni pour présenter les traditionnels vœux du 31 décembre. Cette absence prolongée a immédiatement nourri les spéculations.
Le pouvoir à l’épreuve des rumeurs
À Conakry, les rumeurs se sont mises à circuler à la vitesse de l’éclair. Le général-président serait malade, évacué en France. Selon d’autres versions, un hôpital de campagne aurait été installé à son domicile. Plus inquiétant encore, certains évoquent un ultimatum posé par l’armée. Quels que soient leur fondement, ces bruits de couloir, qui traversent toutes les couches de la société guinéenne, disent une chose : le pouvoir est fragile. Le passage du statut de chef de la transition à celui de président de la République n’a rien stabilisé. Au contraire, il a accentué les lignes de faille, au point qu’un simple coup de vent pourrait faire basculer le pays.
Le 4 janvier, la Cour suprême de Guinée a finalement proclamé les résultats définitifs. Mamadi Doumbouya est devenu président de la République. Mais après cette consécration, le nouvel élu se doit de parler. En fin de journée, le chef de l’État est donc apparu sur les écrans de la télévision nationale, lisant sans enthousiasme un court discours de sept minutes sur un prompteur. Le montage, grossier, a produit l’effet inverse de celui recherché. Loin de rassurer, la séquence a ravivé les interrogations. Car derrière ces images figées, une question continue de hanter Conakry : où se cache réellement Mamadi Doumbouya, que cache son silence, qui gouverne le pays ? À suivre…





























