La possible démission de Noureddine Tabboubi, le secrétaire général de l’UGTT, est l’aboutissement d’une crise profonde de la centrale syndicale historique. Elle aborde une épreuve de force avec le pouvoir plus affaiblie que jamais par une crise de légitimité interne et par la tentative de Kaïs Saïed de l’évincer.
Selim Jaziri
C’est un coup de tonnerre qui a retenti le 23 décembre dans le ciel chargé du climat politique et social tunisien : Noureddine Tabboubi a déposé officiellement sa démission du poste de secrétaire général de l’UGTT. Elle reste suspendue jusqu’à un entretien avec avec le secrétaire général adjoint chargé du règlement d’ici le 6 janvier, durant lequel il peut encore revenir sur sa décision, ou bien la confirmer. Jamais le devenir de la centrale syndicale dont l’histoire est intimement liée à l’histoire de la construction nationale, n’a semblé si incertain.
En réalité, il avait déjà annoncé oralement sa démission lors d’une commission administrative particulièrement houleuse, le 5 décembre, lors de laquelle étaient débattues la tenue du prochain congrès extraordinaire prévu fin mars et la grève générale annoncée pour le 21 janvier. Depuis des mois, le syndicat était paralysé par les divisions internes et par le conflit au sein du bureau exécutif. Le « groupe des cinq », dont Anouar Ben Gaddour (secrétaire général adjoint chargé des études), s’oppose au « groupe des dix » qui soutient Noureddine Tabboubi. Minoritaires numériquement, les opposants pèsent lourd puisqu’ils représentent les fédérations les plus puissantes, notamment l’éducation et les transports, sans lesquelles le syndicat ne peut rien faire. Lors de cette réunion, Anouar Ben Gaddour aurait également menacé de démissionner, mais n’est pas passé à l’acte.
Une direction illégitime
Pour saisir la trame de l’intrigue qui pourrait donc se dénouer par la démission de Noureddine Tabboubi, on peut commencer par tirer le fil du Congrès de Sousse en juillet 2021. Élu au bureau exécutif en 2012, Tabboubi était censé quitter ses fonctions en 2022, selon l’article 20 du règlement qui interdit d’exercer plus de deux mandats au sein du bureau exécutif. Une disposition adoptée après la révolution pour éviter la confiscation du pouvoir au sein de la centrale syndicale. En 2017, il a succédé au poste de secrétaire général à Hocine Abassi, auréolé du prestige du Prix Nobel de la Paix en 2015 pour son rôle dans la résolution de la crise politique de l’année 2013. C’est un profil plutôt conciliant, trop sans doute aux yeux d’une partie des syndicalistes dans un moment où l’État est sous la pression des bailleurs internationaux pour réduire ses dépenses salariales et restructurer les entreprises publiques. En 2018 et 2019, le secrétaire général de la Fédération de l’enseignement secondaire, Lassad Yakoubi, se lance seul dans un bras de fer avec le gouvernement, contre l’avis de la direction syndicale, et se positionne comme un possible successeur. Un scénario que Noureddine Tabboubi cherche à éviter, estimant que dans un moment d’incertitude économique et politique, l’UGTT a besoin de stabilité et de préserver une capacité de négociation, plutôt qu’opter pour la confrontation.
Au cœur d’une 2ème vague de Covid particulièrement meurtrière, il convoque un congrès non électif les 8 et 9 juillet malgré l’interdiction des rassemblements pour raison sanitaire, en passant outre une injonction du tribunal administratif. C’est dans ces circonstances qu’il fait amender l’article 20, lui permettant d’être reconduit à ses fonctions au congrès de février 2022 et de rester ainsi en poste jusqu’en 2027. Un coup de force légal, qui n’est pas sans rappeler le coup de force constitutionnel de Kaïs Saïed, deux semaines plus tard.
La bataille du congrès
Mais la contestation enfle, les mesures d’exclusion éloignent les frondeurs. L’UGTT ne parvient pas à imposer son rôle dans la refonte politique engagée par Kaïs Saïed qui concentre de plus en plus de pouvoir. Affaiblie à l’intérieur par sa légitimité contestée et de l’extérieur par la menace d’invalidation administrative du congrès de Sousse, la direction ne parvient plus à mobiliser et à créer un rapport de force sur les orientations financières de l’État.
Le conflit intérieur se répercute au sein du bureau exécutif. Le « groupe des cinq » (Anouar Ben Gaddour, Slaheddine Selmi, Taher Mezzi, Monêm Amira et Othmen Jallouli) propose, lors d’un Conseil national (l’instance qui réunit les 612 cadres régionaux et sectoriels du syndicat) en septembre 2024, soit de convoquer un congrès extraordinaire, soit d’anticiper le congrès prévu en 2027, durant le premier semestre 2025. Tabboubi refuse de soumettre la question au vote et fait adopter, par un conseil national déserté par la majorité de ses participants, le maintien du congrès à la date prévue. Un passage en force qui n’apaise pas le climat.
En décembre 2024, le « groupe des cinq » porte le conflit sur la place publique dans un document intitulé « Pour la préservation de l’Union et l’accélération du congrès général » et appelle même à un sit-in place Mohamed Ali, à compter du 25 décembre, pour exiger un congrès extraordinaire. Une tentative de médiation d’Hocine Abassi ne permet que de repousser la confrontation au 8 janvier. Tabboubi reste inflexible et préfère s’absenter pour « préparer un voyage à l’étranger »plutôt que de négocier. Le sit-in est levé le 18 février 2025, sans avoir obtenu gain de cause. Le blocage est complet.
Il faut attendre le mois de mai pour que le secrétaire général et sa majorité acceptent le principe d’un congrès extraordinaire du 25 au 27 mars 2026. Mais le 5 décembre dernier, lors d’une commission administrative, neuf des membres du bureau exécutif (les partisans de Tabboubi) reviennent sur cette décision et persistent à refuser le congrès extraordinaire. Officiellement toujours d’accord, Tabboubi cherche en fait à gagner du temps.
Lors de cette même réunion, est débattu le projet de grève générale le 21 janvier, annoncée le 30 novembre, depuis le Maroc par Hfaïedh Hfaïedh l’un du « groupe des dix », avant même qu’elle soit débattue. La grève est une réponse aux manœuvres de Kaïs Saïed pour écarter l’UGTT, en particulier, à la loi de finance 2026 qui prévoit que les augmentations salariales des secteurs public et privé soient désormais fixées par décret, et non plus lors d’une négociation triennale avec le syndicat. Ce qui revient à priver la centrale d’un levier d’influence essentiel dans la politique sociale de l’État.
Une grève à quitte ou double
Mais la grève répond aussi à un objectif interne : une grève générale permettrait de ressouder les rangs et de rebooster la légitimité de la direction, et ainsi d’ôter toute utilité à un congrès anticipé.
Anouar Ben Gaddour conditionne son soutien à la grève à la garantie du maintien du congrès extraordinaire. Sans les fédérations de l’enseignement et des transports, la grève est vouée à l’échec. Ce qui serait un signe de faiblesse fatal pour une UGTT déjà paralysée.
Nouveau blocage, menaces de démission. Il se dit même que Noureddine Tabboubi aurait déjà rendu sa voiture de fonction et même quitté son bureau.
Pour l’heure, tout est donc en suspens : la démission du secrétaire général, la grève du 21 janvier, congrès extraordinaire… L’incertitude est totale et les prochains jours s’annoncent décisifs.
D’anciens cadres syndicaux, dont Ali Ben Romdhane considéré comme le « fils spirituel » de Habib Achour — ancien secrétaire général (de 1963 à 1965, de 1970 à 1970, et de 1984 à 1989) qui avait dû batailler face à Habib Bourguiba pour maintenir l’indépendance du syndicat tout en évitant la confrontation – ont lancé un appel à l’apaisement et au dialogue interne pour restaurer l’image de l’UGTT et lui permettre de retrouver son rôle historique. Face à l’ampleur du défi, est-il encore possible de rapprocher les points de vue, alors que la défiance à l’égard de la direction est à son comble au sein du mouvement ? Rien n’est moins sûr.
Si Noureddine Tabboubi devait revenir sur sa démission, garantir la tenue d’un congrès extraordinaire en mars qui mettra un terme à son mandat, sera-t-il en mesure de conduire le syndicat dans l’épreuve de force qu’il entend entamer avec le pouvoir ? Et si sa démission était confirmée, comment le syndicat privée de direction l’aborderait-il ?
Un rôle historique attaqué
La question est d’autant plus dramatique que le défi auquel est confrontée la centrale syndicale aujourd’hui est très différent de celui qu’elle a affronté quand le pouvoir, avant la révolution, tentait de la domestiquer. Composante historique du mouvement national, au même titre que le parti destourien, elle a été, depuis l’indépendance, à la fois un contre-pouvoir porté par un vaste réseau national de militants, et un acteur de la co-gestion de l’État à travers un ensemble de mécanismes qui l’associent aux décisions des différentes administrations. Elle avait la main sur le régulateur de la température du climat social. C’est en raison de ce pouvoir que le régime cherchait à en prendre le contrôle. C’est ce pouvoir qui l’a placée en position d’arbitre durant la décennie transition démocratique. Mais à présent, Kaïs Saïed ne cherche plus à canaliser son pouvoir, comme Habib Bourguiba ou Ben Ali, mais à l’évincer.
C’est tout l’enjeu de la grève générale du 21 janvier. Alors que l’UGTT n’était pas hostile au départ à la volonté de Kaïs Saïed de remettre sur les rails un processus démocratique dévoyé par les tractations de bas étage entre partis politiques, voire à réformer les institutions, le Chef de l’État est resté sourd à ses appels à reproduire la formule du « dialogue national » inclusif de 2013. Se défiant de tous les intermédiaires, à ses yeux trop compromis dans les errements du modèle qu’il entend refonder, il a au contraire progressivement coupé tous les canaux de communication entre le syndicat et les ministères, y compris celui des Affaires sociales. Il a asséché ainsi les possibilités pour le syndicat de jouer son rôle dans la co-gestion de l’État. « Nous avons adressé plus de 17 correspondances aux gouvernements successifs depuis celui de Najla Bouden, sans aucune réponse », déplore Sami Tahri, porte-parole de l’UGTT.
Début août, le mécontentement provoqué par les trois jours de grève des transports, fin juillet, en pleine canicule, avait donné l’occasion au pouvoir de tirer un coup de semonce : une manifestation devant le siège de l’UGTT suivie d’un discours de Kaïs Saïed, le 8 août, dans lequel il avait menacé de supprimer le versement par l’État des cotisations syndicales, prélevées à la source (36 dinars par an, pour 700 000 salariés du secteur public), ce qui obligerait la centrale à collecter directement les cotisations auprès de ses adhérents. Une véritable arme nucléaire suspendue au-dessus de la tête de l’UGTT.
En confiant à l’État le pouvoir de fixer par décret les augmentations salariales sans passer par la négociation syndicale, la Loi de finance sape le fondement même du pouvoir de l’UGTT. Que pèsera-t-elle si elle n’est plus associée aux choix économiques et sociaux de l’État ?
La direction, qu’on dit tenue par le pouvoir qui détiendrait des dossiers de corruption, est donc le dos au mur. Au moment où le régime durcit la répression les opposants et muselle la société civile, elle n’a d’autre choix que la confrontation. L’objet de la grève générale est d’exiger de l’État la réactivation des mécanismes du dialogue social, et au-delà, de protester contre les pratiques autoritaires du pouvoir qui menacent à présent directement l’UGTT. Quelle sera la réaction de Kaïs Saïed ? Va-t-il opter pour la répression policière ? Activer des procédures judiciaires contre certains dirigeants, Noureddine Tabboubi en tête ? Ou bien, va-t-il miser sur la situation de faiblesse dans laquelle une direction divisée aborde l’épreuve pour porter le coup de grâce ?
Jamais l’avenir de l’UGTT n’avait semblé si incertain.

























