Les 300 millions perdus de Tunisie Télécom

Actionnaires à 35% de Tunisie Telecom (TT), les Emiratis ont obtenu que l’opérateur tunisien rachète, au prix fort, une filiale à Malte. Ce conflit d’intérêt précipite le déclin de cette grande entreprise publique tunisienne. Récit.

Partages

A l’heure où des représentants de la société civile tunisienne demandent à l’Europe un plan Marshall pour sauver une économie exsangue, on assiste à une invraisemblable dilapidation des deniers publics dans ce pays. Ainsi les conditions du rachat de l’opérateur GO Malta par le groupe public Tunisie Télécom au printemps dernier apparaissent proprement rocambolesques. De nombreux signaux d’alerte avaient pourtant été allumés au sein du sérail politique. Cette acquisition acrobatique avait été contestée aussi bien par le Premier ministre, alors Habib Essid, que par le puissant syndicat tunisien de l’UGTT, et plusieurs ministres, dont celui de l’Energie, Mongi Marzoug. Les dirigeants de Tunisie télécom furent sommés de s’expliquer devant la très officielle « commission de la bonne gouvernance et de la lutte contre la corruption » du jeune parlement tunisien. Mais rien n’y a fait. Les dirigeants de Tunisie Télécom sont passés en force, sans impliquer ni le Ministère des Finances et ni la Banque Centrale, les partenaires habituels des opérations financières des groupes publics. « Au départ, explique un ancien ministre de l’Industrie connu pour sa rigueur, j’avais un avis plutôt positif sur les projets de Tunisie Télécom, car les groupes de téléphonie sont condamnés à s’internationaliser, sous peine de déclin. Mais le principe de précaution aurait voulu qu’on s’abstienne finalement d’une telle opération, car le dossier financier était plein de failles et d’interrogations. On ne peut pas prendre de tels risques avec la transparence dans un pays où l’argent public est aussi rare et cher».

Mauvaise gouvernance

Interrogé par Mondafrique, le directeur général de Tunisie-Télécom et artisan de ce montage, Nizar Bouguila, se défend en expliquant que seule une cabale expliquerait les attaques subies. « Dans ce dossier, explique-t-il, la politique est entrée dans le business ». Son ministre de tutelle au moment de l’opération boursière, Noomen Ferry, met en cause lui aussi des arrières pensées politiques en ciblant le parti islamiste tunisien Ennahdha, représenté au gouvernement:  » Les dirigeants d’Ennahdha, explique-t-il, voulaient favoriser sur l’ensemble de ces dossiers de téléphonie l’opérateur Turksel, recommandé par leur ami et allié le turc Erdogan. » Autant de discours défensifs qui ne répondent en rien aux questions légitimes que l’on est en droit de se poser sur les conditions du rachat de la filiale maltaise. Ni d’ailleurs aux résultats catastrophiques que Tunisie Télécom a obtenus, ces dernières années dans plusieurs de ses acquisitions à l’étranger, notamment en Mauritanie, dont Nizar Bouguila, l’actuel pédégé, aura été longtemps l’administrateur.

Or les chiffres de la filiale mauritanienne, les voici. L’opérateur mauritanien « Mattel », dont Tunisie Télécom est depuis quinze ans l’actionnaire majoritaire, était à sa création le seul opérateur dans ce pays. Ses premiers résultats laissaient entrevoir un avenir prometteur. Depuis, le poids du groupe s’est effondrée. Avec 18% seulement des parts de marché, Mattel arrive désormais en troisième position derrière Mauritel (60% du marché) et Chinguittel (22%).

L’opération maltaise que certains au sein de l’entreprise décrivent comme « un pillage organisé » risque d’être tout aussi catastrophique. Elle n’a été rendue possible par les passerelles suspectes qui existent entre certains milieux d’affaires et des partis politiques au pouvoir dans la Tunisie post printemps arabe. Est-ce un hasard?  Le ministre en charge de l’investissement, Yassine Brahim, ainsi que le ministre des Télécom, Noomen Fehri, tous deux très en pointe dans ce rachat, appartiennent à la même formation libérale, « Afek Tounes ». Or on retrouve un des fondateurs de ce mouvement, Mohamed Louzir, à la tète du cabinet Delloite Tunisie, en charge de mettre en place l’opération boursière. Curieux mélange des genres !

Les Emiratis à la manœuvre.

Autre souci majeur, l’opérateur « Emirate International Télécom » (EIT), actionnaire à 35% de Tunisie Télécom, est également l’actionnaire principal de GO Malta. Comment peut-on croire à une transaction neutre alors que l’acheteur et le vendeur sont une seule et même personne ? A cette question posée par Mondafrique, Nizar Bouguila répond que « les Emiratis se sont tenus en dehors de cette transaction. » Comment le croire alors que les trois principaux dirigeants de Tunisie Télécom ont été justement amenés dans les valises des actionnaires émiratis? Nazir Bouguila lui même, un brillant polytechnicien qui a fait ses classes chez Orange, a été recruté par EIT. « Monsieur Bouguila continue encore aujourd’hui à passer une partie de sa vie à Dubaï, car il est domicilé chez l’actionnaire émirati qui lui assure un confortable salaire  », prétendent certaines sources internes. Ce que l’intéressé, interrogé par Mondafrique, a contesté formellement.

Il n’empêche, la proximité du numéro un de Tunisie Télécom et des cher émirs de Dubai est incontestable. Son fidèle second, Oilivier Cantagrel, avant d’être promu directeur général adjoint du groupe, représentait l’actionnaire émirati au conseil d’administration de Tunisie Télécom. Le troisième larron et directeur financier, Philippe Montourcier, était dans une vie antérieure directeur financier de …EIT.

Le contrôle des Emiratis sur l’opération boursière est renforcée encore par i’intervention de la principale banque d’affaires d’EIT, le Crédit Suisse. Cet établissement a joué un rôle décisif dans la mise en place d’un crédit syndiqué avec une autre banque, ABC. Le tout pour la coquette somme de 300 millions d’euros.

Un « joyau » sans éclat

Lors d’un colloque qui vient de se réunir fin octobre en Tunisie, Nizar Bouguila persiste et signe. « La filiale maltaise représente un des joyaux du groupe ». Une certitude, cette acquisition plombe les comptes de Tunisie télécom. L’opérateur tunisien doit rembourser 75 millions par an pour rembourser l’emprunt du Crédit Suisse. Comment faire alors que les dividendes de GO Malta, 110 millions de chiffre d’affaires, ne dépassent pas une dizaine de millions annuels et que le groupe tunisien lui même ne dégage que 40 millions seulement de bénéfices? Rassurons nous, les banques emmenées par les Emiratis dans ce prêt de 300 millions ne risquent quasiment rien. En cas de défaut de paiement, « Tunisie Télécom » dispose d’un important patrimoine que le groupe peut toujours vendre. La caution de l’Etat effacera les dernières dettes. Seul le contribuable tunisien pourrait bien être le dindon de cette farce financière.

L’opération maltaise est gagnante également pour l’opérateur émirati, mis à genou à l’époque par l’achat de sa participation tunisienne, mais qui a ainsi renfloué ses caisses, sans perdre le contrôle sur la filiale maltaise. Un joli tour de force dont le gagnant est le directeur général d’EIT, Deepak Padmanabhan, qui siège dans toutes les instances de Tunisie Télécom, de GO Malta et de EIT. « C’est lui le maitre du jeu, aux dépens de la souveraineté tunisienne », estime un proche de la Présidence tunisienne.

Une Tunisie à vendre ?

Avec les gouvernements islamistes au pouvoir en 2012 et 2013, la Tunisie était en passe de devenir un condominium du Qatar qui rachetait à bas prix ses installations touristiques, son immobilier et certaines industries. Désormais un Etat faible et impécunieux semble incapable de résister à des intérêts financiers puissants venus des pays du Golfe. Il faut se souvenir que l’actuel président Beji, menacé par les terroristes pendant sa campagne électorale, avait obtenu de ses amis émiratis une magnifique voiture blindée. Voici, avec ce rachat juteux de la filiale maltaise, un formidable retour sur investissement pour les Emirs de Dubaï

 

 

Partages
Previous articleUn pouvoir mauritanien irresponsable
Next articleAlger, le match Haddad Rebrab
Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)