Tataouine, le fruit de l’illusion

Voici une chronique de Mounira Elbouti, journaliste, sur les récentes mobilisations dans le sud de la Tunisie

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 Ce qui s’est passé en Tunisie, des années durant, depuis le jour de l’indépendance est un mariage « réalité-illusion » qui n’a pas toujours été heureux. Bien que ses initiateurs, même dans leur subconscient ont tout fait pour le faire durer.

Toutefois, ils n’étaient pas les seuls, Rémy de Gourmont écrivait : “La vérité est une illusion et l’illusion est une vérité », mais la fusion des deux est fatale. Les Tunisiens ont vécu dans le virtuel, avec l’illusion du « tout va bien » et du «le terrorisme n’est pas tunisien », avoir confiance en soi c’est bien, mais l’excès en tout est mauvais. Fallait-il, être consciencieux pour mieux se protéger ?

Il est évident que la conscience n’est pas le terme qui décrit au mieux l’actualité tunisienne. Entre la loi de réconciliation économique imposée d’une manière directe ou indirecte, la tentative de blanchiment d’un Imed Trabelsi au culot effréné et les évènements d’Al Kamour qui témoignent d’une absence totale de maitrise socio politique des crises.

Pourtant les crises ça nous connait, nous vivons en plein dedans. Et même lorsque nous faisons semblant d’en sortir elles nous rattrapent par le pied et nous font reculer d’un cran. Avec ça, nous n’avons jamais su les maitriser, ni les vivre. Comme pour la procréation, nous connaissons seulement l’action de créer, la suite, s’il en est question, devient une affaire divine ou le travail du hasard.

Mais qui créé les crises ? Qui en souffre ? Et qui nous en fera sortir ? A force de s’accuser les uns les autres, nous avons fini par ne plus connaître de coupable, pourtant cela nous réconfortait d’en avoir pour jeter notre venin sur eux.

Aujourd’hui la situation est toute autre, pas d’accusé et pas d’accusateur. Le chaos se cultive au dépend de celui qui le créé mais qui le créé ? Et s’il était simplement une invention collective ?

Qu’elle soit due à notre manque de rigueur, de courage ou d’espoir, nous avons tous participé à la création du Chaos à Tataouine et un peu partout dans un pays qui le supporte pourtant mal, sa superficie étant trop petite pour le porter et son histoire étant trop grande pour se le permettre.

Et nous continuons à participer à sa création à travers nos silences complices, nos commentaires infondés et notre égoïsme régionaliste. Chacun pour soi et dieu pour Tataouine ? Non, Tataouine n’a personne d’autre que nous. Ses enfants.

Il faut pourtant remercier tataouine pour la leçon qu’elle nous donne, pour les preuves qu’elle nous envoie. Défaillance politique et stratégique, séquelles de la politique du provisoire, le résultat était prévisible mais les conséquences inattendues.

Quand on place des médiocres au pouvoir, quand on fait confiance à des agitateurs, prêt à tous pour garder la main sur le pouvoir qui, en réalité, ne leur a jamais appartenu, il faut s’attendre au débordement.

Et le débordement engendre le vide. Tataouine va se calmer et tout aura l’air d’entrer dans l’ordre mais là encore, c’est d’illusion qu’il s’agit.

Ce n’est pas le chaos qui nous a nui, c’est l’illusion. Ce ne sont pas les quelques mots que prononcera Chahed ou BCE du haut du Palais ou de le Kasba qui vont résoudre les problèmes du pays mais des stratégies finement élaborées, par des experts rejetés, découragés qui ont fini par s’envoler loin du pays, pour aller là où on les « respecte » qu’il nous faut. Et des cadres, exécutants qui aiment leur pays d’un amour sincère pour les appliquer et les transmettre.

Les gens ici, ont besoin de retrouver la confiance qu’on leur a volé si jeunes, ils ont besoin de rêver plus que de manger, de boire ou de travailler. Ils ont besoin de leaders qui sont capables d’inverser la pyramide de Maslow pour être certains de parvenir au sommet. Commencer par la fin c’est parfois mieux, plus sûr.

Les simples citoyens sont aussi à blâmer car après tout ce temps, ils n’ont pas encore appris à accorder le bénéfice du doute à ceux que l’on accuse, à patienter pour confirmer ou infirmer les rumeurs, à critiquer le gouvernement et demander des comptes.

Au final, nous ne défendons ici ni les protestataires qui protestent d’une façon peu civilisée, ni les dirigeants qui peinent à trouver des solutions et à aspirer la colère légitime. Le constat est tel que si les manifestants d’El Kamour protestent c’est pour une bonne raison qu’il s’agisse de revendications légitimes ou de « manipulation » il y a une faille quelque part et il y a quelqu’un qui n’a pas fait ses devoirs.

Et c’est ceux qui ont failli à leurs responsabilités et n’ont pas tenu leurs promesses qui doivent être jugés, ce sont aussi ceux qui nous ont gavé de « sacré » qui doivent être fustigés.

Ils nous ont appris à nous détourner facilement du débat et à regarder dans la mauvaise direction. Ils nous ont appris à nous attacher aux détails et à en oublier l’essentiel, ils nous ont appris à nous défaire des sujets qui devraient recevoir toute notre attention.

Pour finir, Elie Ben-Gal disait « Qui sème l’illusion récolte la souffrance ». Et aussi ce bombage dans une banlieue française: «  »Toute fuite dans l’illusion sera sanctionnée par la souffrance du vide » .

 

Mounira ELBOUTI

 

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