Sud Tunisien, le calme avant la tempète

Depuis avril 2017, la population de la région de Tataouine réclame des emplois et une meilleure répartition de la richesse pétrolière. Un récit de Virginie Prevost et des photographies d'Axel Derriks

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Jeudi 11 mai, nous quittons l’ile de Djerba, connue des touristes du monde entier, pour Tataouine. La route n’est pas très longue, cent vingt kilomètres environ, mais le bouleversement est total. Un paysage très changeant et très peu peuplé : des oliveraies à l’infini, puis le vaste chott de sel, puis une sorte de steppe.

De temps en temps, perdus dans l’immensité, un jerrican pendu à un arbre ou planté sur un piquet au bord de la route annonce un petit commerce de bidons d’essence de contrebande en plein soleil. Puis de nouveau personne pendant des kilomètres, aucune voiture devant nous, ni derrière nous, ni dans le sens contraire. C’est peut-être la chaleur extrême qui confine les habitants chez eux : 48 degrés à midi, avec le sirocco qui souffle si fort qu’il nous fait vaciller.

Les interminables faubourgs de Tataouine sont eux aussi déserts. Pas une âme qui vive dans ces rues tristes. Et puis tout d’un coup, c’est l’effervescence du souk. Notre véhicule peine à se frayer un chemin dans la cohue des acheteurs et des vendeurs, les étals de fruits et de légumes, les ânes et la marée de voitures et de motos en tous genres.

Nous parvenons à atteindre une place un peu à l’écart du marché, première confrontation avec les revendications qui agitent la ville. Le monument au centre de la place est tagué et des jeunes y sont rassemblés.

Après la place, ce sont à nouveau les mornes faubourgs et le silence. Mais les rues cette fois portent les stigmates de confrontations passées : à de nombreux endroits, sur des ponts, à des carrefours, des barrages en plus ou moins bon état subsistent, faits de bric et de broc. Des troncs de palmiers ont été amenés sur les routes et, mêlés à des pneus et à des tôles, constituent les barrières de fortune des manifestants.

« Pas de soumission »

Barrages de fortune

Les panneaux de signalisation tagués réclament « liberté » ou « pas de soumission », si bien en arabe qu’en français. Ces témoignages d’anciens affrontements, déjà ternis sous cette ardente chaleur, sont pourtant la promesse d’événements à venir. Barrages de fortune sous la bannière de « pas de soumission ».

Depuis avril 2017 les tensions sociales sont à leur comble et la situation semble s’aggraver chaque jour : la population de cette région déshéritée réclame des emplois, de nouvelles infrastructures et une meilleure répartition des richesses, que devrait garantir l’exploitation du site pétrolier d’El-Kamour. Ce qu’on appelait jadis « le pays de la discorde » renoue avec la fureur.

À la sortie de Tataouine, nous prenons vers l’ouest la route des montagnes pour atteindre les ksour, les anciens villages berbères. Sur un des sommets qui entoure la ville se dresse le fameux bagne militaire français de Tataouine, fermé depuis 1938 mais dont le souvenir glace toujours le sang.

Nous parvenons à Chenini, un village en partie troglodytique bien connu pour sa mosquée des Sept Dormants. Borne kilométrique sur la route de Douiret. Même dans ce village éloigné de tout, dans ce paysage lunaire, c’est une barricade improvisée qui nous accueille. Nous gagnons ensuite Douiret, un village situé à une vingtaine de kilomètres. Sur la route, les petites oasis se multiplient, minuscules taches vertes dans ce paysage d’habitude si aride.

C’est que depuis le mois de décembre, la pluie est tombée si fort à plusieurs reprises que les oueds ont connu des crues tout à fait exceptionnelles. Voilà une bonne nouvelle qui augure une abondante récolte de blé, mais toute cette eau, cette chaleur intense et le sirocco suscitent surtout l’inquiétude de la population, lassée des violences climatiques. Les petites oasis se multiplient. Les anciens villages de Chenini et de Douiret, haut perchés dans les montagnes, sont désertés. Il ne reste que deux familles à Douiret et une centaine à Chenini, qui toutes parlent encore le berbère.

« Si Dieu le veut »

Là où jadis se déversaient des flots de touristes, ravis d’expérimenter les hôtels troglodytiques, il n’y a quasiment plus personne, tout semble à l’arrêt. Les villages modernes qui ont été construits plus bas dans la vallée comptent chacun environ 1300 habitants, mais ces derniers préféreraient désormais s’installer à Tataouine dans l’espoir d’y trouver un travail. Dans cette ambiance pesante, que renforcent l’épouvantable chaleur et les brusques coups de vent, il est difficile de formuler des paroles de réconfort à nos interlocuteurs, qui tous dépendent du retour des touristes.

Adel, 39 ans, guide, semble avoir pris un petit coup de vieux. Quand on le questionne sur la situation il esquive, l’air inquiet. On est loin des « in ch’Allah labess » (« ça va aller, Si Dieu le veut ») qu’il nous rétorquait sur un ton enjoué lors de notre rencontre en 2015. Malgré la saisissante beauté des paysages et des greniers fortifiés, il paraît vain d’échafauder des motifs d’espérance, l’isolement est trop fort et tout a l’air définitivement plombé. Nous reprenons alors la route vers Djerba. Bienvenue aux allemands, à Tataouine. Le monument situé à la sortie de Tataouine, qui n’a pas été tagué, témoigne d’une époque révolue, indiquant « au revoir » en arabe, en anglais et en français et … « bienvenue » en allemand.

Photographie : Axel Derriks Récit : Virginie Prevost

 

 

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