Notre série sur les islamistes tunisiens (1), la culture du compromis

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L’alliance objective entre le chef du mouvement islamiste, Rached Ghannouchi et le chef de l’état, le bourguibiste Beji Caïd Essebsi, ne peut se comprendre si l’on ne prend pas la mesure des compromis qui ont toujours existé en Tunisie entre le pouvoir et les Frères Musulmans.

Contrairement à une vision manichéenne de l’histoire tunisienne où les deux Présidents Bourguiba et Ben Ali auraient été des remparts contre l’islamisme qu’iis auraient réprimé de façon constante, le pouvoir en Tunisie a régulièrement tenté de trouver des formes de compromis avec l’Islam politique. Cette culture de la négociation qui a coexisté avec les formes les plus brutales de la répression éclaire les ressorts de la transition démocratique relativement maitrisée que l’on connaît en Tunisie depuis la fuite de l’ex président Ben Ali vers l’Arabie Saoudite le 14 janvier 2011.

Le mouvement islamiste tunisien n’est pas né d’hier. Dès la fin des années 60, le chef d’Ennhada, Rachid Ghannouchi, s’engageait en faveur de l’islamisme, après des détours par le Nassérisme lors d’un séjour au Caire et par le baas syrien à l’occasion d’un voyage à Damas, où il rencontre les Frères Musulmans. Sous Bourguiba comme sous Ben Ali, les deux présidents que connaît la Tunisie jusqu’aux journées révolutionnaires de janvier 2011, le pouvoir va vivre des phases de compromis avec les islamistes, avant de revenir à de longues périodes de répression.

Ainsi s’est forgé l’identité du mouvement islamiste, depuis un demi siècle, dans les prisons tunisiennes certes, mais aussi dans les antichambres des Palais nationaux. Depuis l’Indépendance de la Tunisie, 30000 militants auront été emprisonnés et torturés de la pire des façons, forgeant des solidarités qui sont encore aujourd’hui l’ossature du mouvement islamiste Ennhada. Mais certaines ouvertures politiques aussi bien sous Bourguiba que sous Ben Ali vont permettre aux patrons de Nahda de se frotter au pouvoir, de s’initier au pluralisme et peut-être d’apprivoiser les valeurs démocratiques. L’existence du fameux code du statut personnel tunisien, qui donne à la Tunisienne des droits qui n’existent nulle part ailleurs dans le monde arabe et méditerranée, a été admise par Rached Ghannouchi, le chef incontesté de l’islamisme tunisien,  dès 1988. Ce n’est pas rien !

Des islamistes instrumentalisés

Le régime de Bourguiba a toujours été traversé de courants contradictoires. Certains des fidèles de l’ancien chef de l’Etat, comme Mohammed Sayah, mémorialiste du rêgne et dauphin présumé, n’ont cessé de combattre les agissements des fondamentalistes musulmans. A l’instar de Bourguiba lui même qui, dardant la foule de ses yeux bleus, place de la Casbah à Tunis prenait un malin plaisir à siroter un jus d’orage en plein mois de ramadan. « La guerre menée contre le sous développement est une vrai guerre sainte qui exempte le musulman de respecter le jeune ».

Dans les années 80, les islamistes tunisiens ont été utilisés par le pouvoir bourguibiste, comme un possible contre feu face à l’opposition progressiste et marxiste. Dès 1969, au moment où se tiennent les grands procès contre l’extrême gauche, la création « l’association de sauvegarde du Coran », première manifestation de l’islamisme en Tunisie, est encouragée en sous main par le régime. On y retrouve les deux fondateurs d’Ennhada, Mourou et Ghannouchi. Mieux, les premières revues fondamentalistes, la connaissance et la société sont imprimées sur les rotatives de la Sagep, une société dépendant du PSD, le parti destourien au pouvoir. Fondateur du MTI.

Premières vagues de répression

Dès 1978, se crée dans les universités tunisiennes le Mouvement de la Tendance Islamique (MTI), ancêtre d’Ennhada. Un an plus tard à peine, les islamistes organisent des manifestations monstres sur les campus pour marquer les débuts du 15eme siècle de l’Hégire. « L’Histoire, déclare « le Cheikh », qui aura été tout à tout marqué par le nassérisme, les baas syrien puis les Frères Musulmans, passera en ce siècle de la défensive à l’attaque, ce sera le siècle de l’Etat islamique ». Ce radicalisme provoque une première vague de répression, qui n’empêche pas les dirigeants du MTI, désireux de s’inscrire dans le paysage politique, de déposer une demande de reconnaissance de leur mouvement en 1981. « C’est moi, raconte l’avocat Mourou, un des vice présidents actuels du mouvement, qui aie déposé en 1981 le récépissé pour la légalisation du MTI, le fonctionnaire a opposé un tampon rouge. J’ai conservé les récépissés dans mon coffre à la maison ».

C’est seulement à leur sortie de prison en 1984 que les principaux responsables du MTI commencent à composer avec le pouvoir. Elargi durant l’été, Ghannouchi poursuit ses études de théologie à Tunis, toujours entouré d’une nuée de disciples. C’est l’époque où il commence à se faire appeler « le Cheikh » (Chef religieux). Ce qui lui vaut d’être convoqué par le Secrétaire d’Etat à la Sûreté, un certain Ben Ali. A l’époque, Mohamed Mzali vient d’être nommé Premier ministre; l’heure est à l’ouverture vers les nationalistes arabes et les religieux.

-« Pourquoi te rends tu ainsi à l’université ? », demande le général Ben Ali à Ghannouchi

-« Je suis étudiant en théologie, c’est normal », répond ce dernier

-«  Impossible, tu sèmes le trouble, tu dois faire autre chose », poursuit Ben Ali

-Le suis libre, l’Université ne fait pas partie de la zone militaire de Tunis, rétorque le leader du MTI, qui se lance dans une tirade sur la nécessité de légaliser son mouvement. Au point qu’il en oublie de boire le café qu’il a devant lui. « Tu ne bois pas, lui demande Ben Ali, tu as peur d’être empoisonné sans doute ».

Finalement, l’étudiant attardé qu’est Ghannouchi boit son café, poursuit ses éudes et apprend à passer un premier compromis avec le pouvoir. Ce ne sera pas le seul.

La tentation du légalisme

Une partie des cadres du mouvement commence à intégrer les règles du pluralisme au sein de la Ligue des droits de l’homme et de l’UGTT, le grand syndicat tunisien. Avec son aura, Rached Ghannouchi a accompagné le cheminement du MTI vers plus de légalisme. Au point d’être reçu, le 11 septembre 1985 par le Premier ministre Mohamed Mzali. Le mouvement profite de l’ouverture du pouvoir pour étendre son influence.

Déjà, les « cercles » se développent dans les mosquées où, sous prétexte d’interpréter un verset coranique, les Imams développent de fines analyses politiques. Toute une génération d’étudiants, qui va militer au sein de l’UGTE, le syndicat clandestin, profite de cet enseignement et accroit son influence.

A partir de 1986, la menace islamiste est ressentie par un Bourguiba vieillissant comme la menace principale. Nommé ministre de l’Intérieur puis Premier ministre et intime de la nièce du Combattant suprême, qui filtre les entrées au Palais de Carthage, Ben Ali va jouer habilement de cette menace

La répression s’accentue, Ghannouchi est à nouveau emprisonné, mais il ne sera jamais torturé par les sbires de Ben Ali, alors ministre de l’Intérieur. Ce dernier sauvera même sa tète que réclame, durant l’été 2007, un Bourguiba pris de panique. C’est la preuve que du coté de l’appareil sécuritaire on maintient toujours des passerelles vers la mouvance islamsite, fut-elle en prison

En l’absence de Ghannouchi emprisonné, e nouveau patron du mouvement, Salah Karker, entre dans la clandestinité. La ligne dure l’emporte, un coup d’état islamiste est même prévu pour le 8 novembre 2007, selon les confidences de Karker à l’auteur de ces lignes. Ce qui est cocasse, c’est qu’encore maintenant l’entourage de Ghannouchi conteste la réalité du projet de prise de pouvoir par la violence. C’est dire l’ampleur des désaccords historiques au sein de la mouvance islamiste.

Première transition tunisienne, 1987-1990

A l’époque, Ben Ali avait-il été prévenu des intentions du MTI? Le 7 novembre 1987 en tout cas, le premier ministre de Bourguiba renverse son mentor, prend le pouvoir, libéralise le régime et reçoit, quinze jours après son accession au Palais de Carthage, une longue missive de Ghannouchi, encore en prison. « Si vous venez sauver le pays et amener la réconciliation générale, lui écrit-il en substance, vous me trouverez comme un soldat à vos côtés ». Le leader du MTI est libéré et dans la foulée, 2400 détenus politiques sont élargis.

Les islamistes mettent de l’eau dans leur vin. Son parti prend le nom d’Ennhada (La Renaissance) dont toute connotation religieuse est exclue. Ghannouchi et Ben Ali se rencontrent le 7 novembre 1988. Le lendemain, un Pacte National est signé par les représentants de tous les partis, y compris celui d’Ennhada.

La lune de miel est de courte durée. Très vite après les élections législatives de 1989, Ben Ali entre dans une ère de répression féroce contre les islamistes. Ghannouchi s’exile à Londres et la confrontation durera presqu’un quart de siècle. Du moins jusqu’à ces deux dernières années où de discrets contacts ont été pris entre Ennhada et les proches de Ben Ali, comme son gendre et dauphin présumé, le très religieux Saker Materi, aujourd’hui réfugié au Qatar.

Le compromis de 2008-2010

A la fin du règne de Ben Ali, de nombreux islamistes sont à nouveau libérés ; certains reviennent d’exil. La négociation commence dès le début 2005, avec certains islamistes. L’ancien Premier ministre de Bourguiba, Mzali, rentre d’exil, lui qui a eu une certaine tolérance vis à vis de l’islam politique. Certains « modérés » de cette mouvance comme Ahmed Manaï, autuer du « jardin des supplices » (La Découverte), où il raconte les tortures infligés par les sbires de Ben Ali, rentrent au pays

Dans un premier temps Ennhadha va poursuivre la lutte en s’alliant notamment avec le PCOT de Hamma Hammami en 2005.

Mais à partir de 20008 et 2009, Ghannouchi accepte le principe de la recherche d’un compromis. Au sein d’Ennhadha, la tentation existe d’un nouveau compromis avec le régime honni. Jusqu’à l’immolation d’un obscur vendeur à la sauvette, en décembre 2011 à Sidi Bouzid. C’est l’étincelle qui va embraser le pays, forcer Ben Ali à la fuite et finalement porter les islamistes au pouvoir.

Mais dans la semaine qui précède son départ précipité, Ben Ali essaie de composer et reçoit un envoyé spécial de Ghannouchi, Jebali, qui a été libéré de prison et deviendra plus tard en 2012 le Premier ministre tunisien

A ce stade, les islamsises d’Enahdha sont dans une phase de négociation avec le pouvoir. Ils ne participeront pas en tant que tels aux journées de contestation violente. Ils ont trop peur que Ben Ali use de la manière forte et les envoie à nouveau massivement en prison.

C’est là l’explication du contre sens qui va être fait en Europe et partout dans le monde sur la Révolution tunisienne. Auciun slogan relivieux, aucune présence militante islamiste dans les rassembleemnts qui se multiplient durant le mois de janvier 2011. D’où le sentiment que l’islam politique est mort en Tunisie. Et cette impression va perdurer durant oute l’année 2011, du moins jusqu’à l’élecion de l’Assemblée constituante en octbre qui va donner plus de 40%¨des sièges à Ennahdha et la majorité absolue aux islamistes et à leurs alliés du CPR, le mouvement de Marzouki qui, dans la foulée et avec l’onction des islamistes, devient le premier président de la République de la Tunisie nouvelle.

Prochainement dans Mondafrique, le deuxième volet de notre série sur les islamistes tunisiens, le mouvement Ennahdha à l’épreuve du pouvoir

 

 

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)