Le Qatar organise précipitamment un colloque sur la démocratie

Le Qatar, mis au banc par ses voisins, organise aujourd’hui et demain à Doha une conférence internationale pour défendre les droits de l’homme, la démocratie et la liberté d’expression… que l’émirat ne respecte pas lui-même! Et justement, l’émir accueille aujourd’hui le président turc Erdogan, qui a fait emprisonner des dizaines et des dizaines de journalistes. Mondafrique revient sur ces colloques qui auront été depuis dix ans une arme diplomatique efficace aux mains de ce modeste Emirat

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Pourquoi les escapades au Qatar ont-elles un tel succès? Par quel miracle un pique-nique dans le désert et une visite au musée des Arts Islamiques peuvent séduire à ce point cette partie de la classe politique française qui rechigne à se rendre au-delà du périphérique ? Comment des stars comme Robert de Niro ou Isabelle Adjani acceptent-elles d’aller se morfondre à Doha ?   Pour les plus sourcilleux d’entre eux, d’où vient cet engouement pour un Émirat qui ne respecte pas les libertés? Cet attrait s’explique sûrement par le formidable sens de l’hospitalité des Qataris. Ces hommes du désert sont généreux et savent recevoir.

Voici quelques années, le Qatar avait bien tenté de créer une riviera dans l’ile artificielle « The Pearl ». De grands restaurants avaient ouvert leurs portes, dont une pâle copie des « Deux Magots ». L’année dernière hélas, l’alcool fut prohibé dans ces hauts lieux de perdition. Sous l’influence grandissante des fondamentalistes, l’observation stricte de la loi coranique se généralise au Qatar. Seuls quelques grands palaces sont encore autorisés à servir des boissons alcoolisées au compte-gouttes. Et encore les Qataris, s’ils veulent être servis, doivent être habillés à l’européenne. L’oukase contre l’alcool, dont l’accès était naguère libéralisé, est tombé un soir de Nativité, quand sur le port, un groupe d’européens totalement ivre s’est promené tout nu en portant un père Noël. Alcool plus ce bonhomme rouge totalement païen mais, qui, pour les salafistes symbolise le Christ… c’était une double faute. Et l’alcool fut prohibé.

Mais quid de la démocratie interne au Qatar ? Le pays devient parfois un immense « Majis », du nom que l’on donne dans l’Émirat à ces vastes salons privés, où les notables locaux, et autres cheikhs, reçoivent jusqu’à un millier d’obligés chaque semaine. Ces espaces sont un substitut à une liberté de parole. C’est dans le secret de ces généreuses alcôves que s’expriment les doléances de la population qatarie. Ne recevons-nous pas trop d’étrangers? Les Libanaises ne portent-elles pas des tenues indécentes? Le Premier ministre, HBJ, respecte-t-il correctement les subtils équilibres entre les clans familiaux? Les « Majis » ne sont qu’une manière de catharsis, une façon d’étaler publiquement des préoccupations des individus, puisque grâce aux délateurs et à un système d’écoutes sophistiqué, l’Émir n’ignore rien de ce que pense chacun de ses sujets.

Voilà pour la maigre cuisine interne. A l’extérieur, le Qatar en jette, il touche à tout avec l’intention de remodeler les choses : culture, l’éducation, l’art, le climat ou le dialogue interreligieux, voici les thèmes consensuels qui font l’objet de vastes rassemblements. Pendant longtemps, il exista même un secrétariat d’État préposé aux colloques. Pour vous dire l’inflation, en décembre 2011, deux mille cinq cent invités se pressaient au « Forum international de l’alliance des civilisations », placé sous le double patronage de la Cheikha Moza et du secrétaire général de l’ONU, Ben Ki Moon. Plus que de simples rassemblements mondains, dès le début des années 2 000, les colloques du désert étaient devenus de véritables lieux de confrontation et de débat.

A l’époque, l’Émirat aura été une véritable tour de Babel, un ONU bis, où se côtoyaient les plus brillants intellectuels arabes, les représentants des occidentaux, voire des israéliens, ainsi que les opposants les plus radicaux, comme des dirigeants algériens du Front Islamique de Salut (FIS) ou des tchétchènes venus du froid. Pour donner une épaisseur à cette vaste agora, les Qataris avaient créé de grandes institutions intellectuelles et universitaires. La mère de toutes les victoires contre l’ignorance aura été la Fondation de la Cheikh Moza : huit milliards de dollars de dépenses annuelles, « une Cité de l’Éducation », où sont conviées les plus grandes universités américaines

Lors de la grande messe annuelle sur « l’Éducation, la Culture, la Démocratie », l’Émirat reçoit des centaines d’invités. Parmi eux, se trouvent quelques célébrités, mais aussi beaucoup d’inconnus, sans légitimité particulière. A Doha, on affiche une grande ouverture d’esprit. A l’occasion du Forum de 2007, deux députés arabes israéliens étaient invités ainsi que des d’universitaires français réputés: Gilles Kepel ou encore Pascal Boniface.

En 2009, le forum sur l’Éducation et la Culture est également un très bon cru. L’ancien Président Jacques Chirac, qui n’a jamais ménagé son soutien à l’Émir, y est convié accompagné par tout un aréopage : une dizaine de membres de sa fondation, l’industriel et millionnaire François Pinault, Alain Juppé et son épouse Isabelle. Cette année-là, autour de la piscine de l’ambassadeur de France pleine de l’eau bleue de nos impôts, se nouent quelques contacts fructueux. Un diner très consensuel réunit l’actuel ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, la ministre de Nicolas Sarkozy, Fadela Amara, l’ex -communiste devenu centriste et indéfectible ami du Qatar, Maurice Leroy, et enfin…Alain Juppé. Au rassemblement de 2010, le niveau baisse. La France envoie Daniel Leconte, producteur à Arte et pourfendeur en chef de Charles Enderlin, le correspondant de France 2 à Jérusalem, Jeannette Boughrab, passionaria de la cause des harkis et secrétaire d’état à la Jeunesse dans le gouvernement de François Fillon ou encore un maire adjoint de Levallois, un reporter de « France 24 », un représentant d’Axa. Un inventaire à la Doha.

A droite, ils sont légion à s’être rendus dans cette capitale, notamment pendant l’époque de passion entre Nicolas Sarkozy et l’Émirat. Quinze ministres accompagnent le chef de l’État, lors de son voyage en 2008. Plus tard, en cession de rattrapage, Jean-François Copé fait également le détour et il rencontre à la fois l’Émir et le Prince héritier. « Les Qataris font bander l’occidental, explique crûment un des collaborateurs du patron de l’UMP, avec leur baratin habituel: l’excellence, le savoir, l’horizon 2030 ». Certains comme Philippe Douste-Blazy conjuguent l’utile et l’agréable. Lorsqu’il se rend à Doha, il accepte, explique-t-il, de sacrifier un peu de temps libre pour prendre soin de la santé de l’Émir –et cela, ajoute-t-il, « de façon bénévole ». Pourquoi le préciser ? Soigner gracieusement sa majesté n’est-ce pas jouer une carte vitale.

De Ségolène Royal à Manuel Valls et de Jack Lang à DSK, les socialistes n’ont rien non plus contre un petit week-end à Doha. Il faut reconnaître que Bertrand Delanoé, habitué qu’il était des séjours quatre étoiles dans la Tunisie de Ben Ali où une voiture officielle venait le prendre à l’aéroport, n’a pas été d’emblée séduit par le Qatar. Lorsque le frère de l’Émir, l’ancien premier ministre Abdallah, a projeté de faire de somptueux travaux dans l’hôtel Lambert, dans l’ile Saint-Louis. Merveille qu’il a racheté une fortune en dépit du rabais accordé par Rothschild, l’ancien propriétaire. Et le maire de Paris s’était élevé contre cette atteinte au patrimoine. Ferme sur sa méfiance, en 2006 quand le Qatar évoque déjà un possible rachat du PSG, le premier élu de la capitale s’interroge immédiatement, en en public, sur la provenance de ces éventuels « fonds exotiques ». Dieu merci, les pudeurs de Bertrand Delanoé vont vite se dissiper après son voyage à Doha, début 2009, où il est reçu en grande pompe par son Altesse en personne avant une réception à l’Ambassade de France. Dans un aimable discours, Bertrand Delanoé soulignait combien « le Qatar avait réussi le pari de la modernité, sans sacrifier ses riches traditions issues d’une longue histoire ». Un petit voyage et, hop, le Qatar cesse d’être exotique.

Lors des élections présidentielles de 2007, Doha avait lancé une offensive vers la candidate socialiste Ségolène Royal. Un mois et demi avant les élections, une délégation emmenée par Jean-Yves Le Drian, alors en charge des relations internationales de la candidate, est reçue à Doha[1]. Les Qataris sont des sages qui savent ne pas insulter l’avenir. Un an après l’échec de l’ancienne compagne de Hollande, l’ambassadeur du Qatar organisait en son honneur « un déjeuner amical et musical ». Parmi les personnalités présentes, se trouvaient la réalisatrice José Dayan, le journaliste Pierre Assouline et l’animatrice Daniela Lumbroso. Peu de temps plus tard, la dame du Poitou s’envole pour assister à ce si couru « Forum sur la démocratie, le développement et le libre échange ». Le dîner qui suit cette performance est marqué par la bouderie de l’ami numéro 1 du Qatar, Dominique de Villepin qui refuse de s’asseoir puisqu’il n’a pas été placé à la table d’honneur. Ce voyage d’études, Ségolène Royal l’effectue en compagnie de son fils Thomas, de sa secrétaire particulière, et de ses fidèles soutiens, Jean-Louis Bianco et Najat Vallaud-Belkacem, aujourd’hui ministre. Son intervention devant ses amis qataris, ô combien capitale, établissait le parallèle incontournable entre l’élevage des chèvres au Qatar et dans le Poitou.

A l’évidence, ces petits voyages forment la genèse, celle d’une amitié. Des années après, la tendresse pour le pays hôte est intacte. Lors d’une émission sur LCP au début de décembre 2012, Najat Vallaud Belkacem, porte-parole du gouvernement socialiste de Jean-Marc Eyrault, défendait vigoureusement le rôle de Doha dans les banlieues : « A propos du Qatar il y a des inquiétudes que je ne comprends pas. L’investissement du Qatar c’est du business et rien d’autre. La Chine vient de lancer en France un fonds d’investissement comparable… Est-ce que cette décision a fait polémique ? Le Qatar est un état parmi d’autres et il faut se réjouir de son investissement. »

En octobre 2003, un voyage de presse est organisé, depuis Paris, pour l’inauguration du partenariat entre le Qatar et Texas A&M University. Si l’université du Texas avait lancé un pseudopode, mettons à Lyon, les journalistes présents auraient été accablés d’informations, de dossiers, de CD plein de « com ». En revanche à Doha, aucune pression d’un service de presse caporalisé. Rien. Le reporter peut se contenter, dans son immense palace, de choisir entre un bain dans la mer ou une longueur dans la piscine. Si, sa conscience professionnelle prenant le dessus, le journaliste cherchait à s’informer, on lui donne quelques feuillets décrivant l’amour de la famille régnante pour l’éducation et la soif de la jeunesse qatarie pour la connaissance.

L’installation à Doha des grandes universités américaines répond en fait à une stratégie mûrement pensée. Du coté qatari, il s’agit de favoriser un formidable transfert de savoir pour préparer un avenir qui sera, dans un jour encore lointain, privé de ressources énergétiques. Du coté américain, les buts sont moins avouables. Après les attentats du 11 septembre contre les Twin Towers, réalisés essentiellement par des jeunes saoudiens éduqués, les think tanks américains et la CIA ont découvert que  l’Amérique était trop ouverte au monde extérieur, surtout jeune et musulman. Pour que le pays de Luther King continue de former des élites selon sa norme sans, toutefois, les accueillir dans le Minnesota ou le Connecticut, la solution était d’ouvrir des antennes universitaires hors des États-Unis. Les étudiants du sous-continent indien, du Moyen-Orient et du Golfe, peuvent apprendre à devenir des cerveaux américains, sans avoir à fouler la terre de George Washington. Autre petit avantage pédagogique, le Qatar subventionne très largement tout cet exercice du savoir.

Lors de l’élection de Nicolas Sarkozy comme Président en 2007, les autorités qataries vont tenter de mettre la France universitaire à contribution. En 2008, le « Docteur Ali », Procureur général de Doha, met tout en œuvre pour lancer une coopération avec la Sorbonne. Avec une telle marque le Qatar deviendra encore plus crédible aux yeux des Français. Le jour où le président de l’illustre université du boul’Mich’, Pierre-Yves Henin, s’apprête à prendre l’avion pour signer à Doha le protocole d’accord, son portable sonne. C’est l’Élysée ! « Arrêtez tout, c’est impossible, nous avons déjà signé un accord d’exclusivité avec les Émirats Arabes Unis pour le label de la Sorbonne ». C’est niet : il n’est pas question de contrarier ce dernier, puissant et riche voisin du Qatar où des négociations ont lieu pour la vente de soixante Rafale. Business first !

Par un pur hasard, Rachida Dati, alors garde des Sceaux, prend le même vol que le patron de la Sorbonne. Elle se rend à une conférence internationale des ministres de la Justice qui se tient à Doha. Durant le vol, le président de la Sorbonne s’en va trouver la ministre.

-« Que dois je faire avec les Qataris, l’Élysée bloque le projet avec la Sorbonne ».

-« N’hésitez pas, répond Rachida, continuez à vous battre ».

Hélas, le pouvoir français ne transige pas. Serge Dassault est un ami de Nicolas Sarkozy, il n’est pas question de contrarier ses espoirs. Alors Secrétaire général de l’Élysée, Claude Guéant prodigue ce judicieux conseil aux patrons de la Sorbonne : « Faites précéder le label par une autre appellation, baptisez votre projet « Panthéon Sorbonne » et ainsi les Émirats ne pourront pas protester ». « Impossible, répondent-ils, quand vous achetez une Mercedes, vous ne voulez pas qu’il soit inscrit Clio sur la voiture ». Ces contretemps n’empêcheront pas les Qataris de convier un universitaire de cette mère des facs à un déjeuner en 2009 avec les représentants de Bouygues au siège du groupe. Ah, le savoir, c’est du béton !

Modeste lot de consolation, une chaire pour « la Sécurité du sport », financée par un homme d’affaires qatari, Mohamed Henzab, sera finalement créée à la Sorbonne à Paris. Hélas, le petit Émirat est agité par des clans hostiles.  Le directeur de cabinet du Procureur général, un colonel de l’armée, met les responsables de la Sorbonne en garde : « Méfiez-vous de lui ». A propos de ce mauvais sujet le Procureur général prend même rendez-vous, pour les sorbonnards, avec le ministre de l’Intérieur qatari : « Je vous le confirme, explique ce dernier, votre financier a mauvaise réputation ». Depuis, la coopération universitaire marque boîte un peu.

A l’initiative de la Cheikha, encore elle, est créée en 2007 «  la Fondation Arabe pour la Démocratie », une ONG basée à Doha. Le conseil d’administration est prestigieux. Un ancien Premier ministre canadien, Kim Campbel, l’ex révolutionnaire et ministre allemand des Affaires Etrangères, Joschka Fischer, la vice-présidente du Sénat italien, Emma Bonino, ou encore l’ancienne Présidente irlandaise, Mary Robinson, parrainent cette lumineuse organisation. Un intellectuel tunisien brillant, qui appartient à la gauche progressiste et laïque, est nommé à la tète de la Fondation. Beaucoup d’actions de formation, de séminaires, se tiennent à l’initiative de ce think tank.

En 2009, la « Fondation arabe pour la démocratie » est à l’origine de deux initiatives spectaculaires. La première, au début de l’année, concerne la Mauritanie; la seconde, au printemps, touche au Darfour. Lorsque l’actuel président mauritanien, Mohamed Ould Abdel Aziz, parvient au pouvoir, le 6 août 2008, à la suite d’un putsch militaire, son prédécesseur, Sidi Ould Cheikh Abdallah est jeté en prison. La Fondation délègue sur place un ancien ministre marocain des droits de l’homme. La médiation est couverte de succès. Et le chef de l’État démis sort de prison, pour ….démissionner, mais, cette fois, de son plein gré -si l’on peut dire- en recevant son successeur à la présidence.

La même Fondation va jouer un rôle moteur dans le conflit du Darfour, province rebelle du Soudan. Entre mars et mai 2009, de nombreux représentants des communautés et des clans soudanais sont invités à Doha pour réfléchir à un avenir commun. Les rencontres ont lieu, toutes fructueuses. Depuis hélas, les oppositions à cette diplomatie parallèle provenant du Premier ministre HBJ (qui est aussi ministre des Affaires Étrangères) l’ont emporté. Les pourparlers sur le Darfour se sont perdus dans les dunes, le président tunisien a démissionné et la Fondation mise en sommeil.

Cette déconfiture n’est orpheline. Les échecs du Qatar à favoriser les règlements des conflits par la diplomatie s’accumulent. « Le centre de Doha pour la liberté de l’information », créé en 2009, est également en état de mort clinique. La Cheikha en avait confié les clés à Robert Ménard, le fondateur de reporters sans Frontières (RSF), qui s’est battu pour l’indépendance de la presse en Tunisie, à Cuba, au Maroc ou en Chine. Hélas, la naïve initiative de ce pionnier va se heurter à de multiples oppositions, notamment à celle du ministre de l’Intérieur. Accessoirement, le tort de Robert Ménard, totalement sous le charme de la Cheikha, aura été de se montrer un peu cavalier avec Son Altesse. « Les Qataris restent des bédouins, explique-t-il amer, s’ils doivent choisir entre l’étranger et leur frère, ils choisiront toujours leur frère, même s’ils sont en désaccord avec lui [2]». Exit Ménard ! Adieu aux initiatives « libertaires » de la Cheikha accusée de saper les bases de la société qatarie.

Peu importe au fond, vus de Paris, ces soubresauts du sérail, même s’ils affectent en profondeur les choix stratégiques et diplomatiques du Qatar. A Paris, un intense travail de relations publiques précède les invitations à Doha. L’ambassadeur en France, Mohamed Al Kuwari, possède une force de conviction indéniable. Intime du Premier ministre, ce diplomate est arrivé dans l’hexagone en 2001. « L’Ambassadeur parle un français délicieux, possède beaucoup de retenue, se montre intelligent à souhait », explique le sénateur UMP et ancien communicant de Nicolas Sarkozy, le volubile et chaleureux Pierre Charon[3].

Lorsque l’ambassadeur reçoit un des auteurs de ce livre dans le superbe hôtel des Maréchaux qui donne sur la place Charles De Gaulle, cet homme affable est souriant, comme toujours. Désespérément plat, le discours est rodé sur « les bonnes relations politiques, culturelles et scientifiques entre nos deux pays ». Ou encore sur « la France, pays ami, pays allié ». « Je connais tout le monde ici, j’ai sillonné le pays ».Ce qui est exact. Son Excellence a « honoré » du prix « Doha, capitale culturelle arabe », pour la seule année 2010 une soixantaine de personnalités du monde des médias et de la culture. Parmi elles, Dominique Baudis, patron de l’Institut du Monde Arabe (IMA) jusqu’en janvier 2013, Jack Lang, qui lui a succédé, le fondateur du Nouvel Observateur et grande plume de la presse française, Jean Daniel, l’excellent dessinateur Plantu, la comique Anne Roumanoff. Ces heureux élus auront droit à une enveloppe de 10 000 euros. Dans la kyrielle de ceux qui furent, au cours des ans, les récipiendaires de ce Prix, ont n’en compte qu’un seul à l’avoir retourné à l’envoyeur : Stéphane Hessel. Et un seul à avoir versé les 10 000 euros à une ONG : Vincent Hervouët le pugnace et talentueux spécialiste de la diplomatie à LCI. Cerise sur la photo, les heureux lauréats ont la chance de voir leurs trombines venir décorer les murs de l’ambassade ! En effet, rue de Tilsit, il existe au sous-sol une sorte de musée des honneurs, un mausolée où, sous un format identique, tous les amis du Qatar sont affichés. Disons plutôt coffrés…

Tapis rouge pour les amis du Qatar, lorsque son Excellence, l’ambassadeur accueille au théâtre des Champs Élysées, un millier d’invités pour entendre jouer un orchestre qui, en matière de musique symphonique, « l’enfant prodige » de Doha. Rares sont les pays capables de créer ainsi un ensemble ex-nihilo. Mais dans cette ambitieuse pétromonarchie, un coup de baguette magique de la Cheikha suffit. Réunie en 2008, et dirigée par Lorin Maazel, la formation qatarie a fait l’objet d’un casting monstre. Plus de 2000 candidats pour une centaine de musiciens.

Pour les amateurs de chevaux, les invitations au grand prix de l’Arc de triomphe, sponsorisé là encore par le Qatar, sont plus indiquées que les concerts. En 2010, entre deux tentes qui permettent à quelques femmes intégralement voilées de protéger leur pudeur, sont présents à titre d’exemple, Eric Ghebali ancien « salarié » d’Alfred Sirven à Elf aujourd’hui représentant le groupe Suez, Hervé Morin, ministre de la Défense et homme de cheval, Raphaella et Adrien, nièce et neveu de Betty Lagardère, Michel Denizot, le présentateur du Grand Journal, qui sera pressenti à l’automne 2012 pour patron du PSG, Christophe de Margerie, le directeur général de Total, dont le Qatar est actionnaire. Ces mondanités mêlent habilement l’utile et l’agréable. Si le footballeur du « Manchester United » Michael Owen, est convié, c’est que le Qatar songe, à l’époque, à racheter son club.

Le 18 décembre 2012, jour de la fête nationale qatarie, une même foule élégante se presse, comme chaque année, dans les salons du Pavillon Dauphine. A chaque invité, est remis un petit coffret, où des brochures de luxe, sur papier cartonné et glacé, vantaient les dernières réalisations de l’Émirat. On pouvait ainsi lire un reportage sur le « Four seasons Hotel Georges V » de Doha, qui « adopte la notion de raffinement de la Ville lumière », ou encore une plongée au musée d’Art islamique de Doha, titrée en toute simplicité : « le plus court chemin de l’homme à l’homme ».On apprend aussi que « le golf est l’un des atouts majeurs du Qatar » de ce pays du Golfe. Pourquoi pas ? Mais l’argument avancé est juste inédit : « Ce golf représente énormément d’efforts et d’investissements, surtout quand on prend en considération l’eau qu’il nécessite par rapport à la spécificité de la région ». La « spécificité » de cette région désertique, à savoir son aridité, plaiderait plutôt, chez un esprit cartésien, contre un tel gaspillage.

Le plus extravagant est de découvrir le florilège des textes pondus par les amis du Qatar à Paris, rivalisant de flagornerie. Ainsi dans « Culture Qatar », la revue de l’Ambassade, on pouvait lire un billet de Jack Lang, illustré par une photo de l’Émir posant aux côtés de Nicolas Sarkozy. Ce texte sur « l’ambitieux projet de modernisation » de l’Émirat, est confondant : « Rien n’aurait été imaginable sans l’exceptionnelle action menée par Son Altesse Cheikha Moza… » Cette prose était suivi par « le billet » de Dominique de Villepin, où les clichés le disputent à une platitude de carpette. Plus loin Tahar Ben Jelloun, déjà bien entraîné puisqu’on l’a connu très chaleureux avec le Hassan II de la pire période, célèbre « l’engagement du Qatar pour rendre à la civilisation islamique la place exceptionnelle qu’elle mérite dans le monde ». Dans cet échantillon de bassesses, il faut évoquer les billets des récidivistes et toujours si complaisants Dominique Baudis et Maurice Leroy[4]. Pour sa part, la revue « Sport Qatar », dans son premier numéro distribué le 18 décembre décembre au moment de la fête nationale, était consacré à la « Naissance d’une nation sportive ». A la une de ce magazine, l’Émir et de la Cheikha, tous deux statufiés, brandissent une coupe en or. Pas moins de trois ministres, alors en exercice, contribuent à cette jeune revue. Rappelons qu’elle est diffusée alors que Nicolas Sarkozy est encore chef de l’État. Dans un long entretien, Eric Besson loue les mérites de l’Émirat. Cette girouette passée du socialisme au sarkozysme tout en restant de gauche n’est pas avare de ses coups de son chiffon à reluire, n’a-t-il pas parfait sa technique dans la Tunisie de Ben Ali. Intéressé ce Besson ; il a toujours rêvé de diriger un club de foot…Le Qatar, selon lui, poursuit donc une politique « visionnaire », ce pays est « un acteur majeur » du « développement pacifique et harmonieux du monde d’aujourd’hui…et de la solidarité entre les peuples ».

Ministre des sports, Chantal Jouanno, qui après un mea culpa idéologique daube aujourd’hui sur Doha, voit alors dans le choix du Qatar pour le Mondial de 2022 : « une avancée géopolitique et technique », « un choix d’universalité » (Sic). Et ce n’est pas tout. Plus sérieusement, une autre plaquette loue les dernières acquisitions de « Qatari Diar », le holding immobilier de l’Émirat. Des fiches, en arabe et en anglais, décrivent les petites studettes que le Qatar possède à travers le monde. Le plus cocasse est la description des futures acquisitions immobilières à Lattaquié, fief alaouite au cœur d’une Syrie en pleine guerre civile, où les qataris arment les insurgés. Mais, prévoyant qu’un jour ses alliés jihadistes seront au pouvoir à Damas, le cheikh Hamad aura déjà un pied à terre au pays.

Pendant les combats, les affaires continuent.

 

 

 

 

 

 

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