BEST OF 4: Niger, un chaos annoncé

L’inquiétante évolution de la situation politique créée par le président Issoufou menace de faire sauter le verrou de stabilité que constitue encore ce pays dans la bande sahélo-saharienne. Une chronique de Abdoulahi ATTAYOUB

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Un an après sa réélection à la présidence de la République lors d’un scrutin qui n’avait pas brillé par sa qualité et sa transparence, Issoufou Mahamadou fait face à une situation explosive qui appelle un sursaut national à la mesure des risques encourus par le pays. Aux risques sécuritaires de plus en plus préoccupants s’ajoute une multiplication d’affaires de corruption dont les soupçons pèsent sur des personnalités éminentes du pouvoir.

Les attaques armées contre les forces de sécurité se multiplient ces derniers mois et ont déjà causé la mort de plusieurs dizaines de personnes. Ces attaques posent question sur l’état d’esprit des forces de sécurité, leur moral et les moyens qui sont mis à leur disposition pour assurer leurs missions. Il faut dire que les autorités du pays font preuve d’une inertie coupable face aux menaces qui le guettent. Cet état d’esprit contribue à la baisse de la vigilance, y compris au niveau des postes avancés des dispositifs sécuritaires. Les choix stratégiques du gouvernement pour assurer la sécurité du pays obéissent, en effet, à des logiques hasardeuses qui ne vont ni dans le sens de l’unité nationale ni dans celui de la recherche de l’optimisation des moyens dont il dispose. L’opacité autour des conditions d’installation des bases militaires étrangères nourrit de plus une certaine méfiance de la part de la population et d’une partie de la classe dirigeante.

La sécurité du pays passe également par une responsabilisation de la population. Or l’Etat tarde à procéder aux changements nécessaires dans sa politique sécuritaire. Il existe encore des crispations dans la politique de recrutement au sein des différents corps de défense et de sécurité. Ces crispations, de plus en plus flagrantes, sont des vestiges d’une vision que nous espérions révolue dans les rapports de l’Etat avec certaines communautés nationales. Les incohérences qui résultent de cette situation affaiblissent considérablement les capacités opérationnelles et limitent l’efficacité des dispositifs sécuritaires.

Trafics en tout genre

Par ailleurs, le deal avec l’Union européenne pour contenir les vagues de migrants qui transitent par le Niger ne devrait pas se faire sur le dos des populations locales. L’Etat se doit de veiller à l’impact des engagements pris avec ses partenaires sur la cohésion socio-politique des régions concernées.

La même attention devrait concerner la gestion des différents sites aurifères dans le nord du pays. Les incidents récurrents enregistrés ces derniers mois découlent d’une situation anarchique dont le contrôle risque d‘échapper, si on n’y prend pas garde, aux services de l’Etat. De plus, la corruption et la prolifération des trafics en tout genre constituent un facteur de déstabilisation dont les conséquences pourraient être à très court terme désastreuses pour le pays.

Le gouvernement rencontre de plus de difficultés à trouver les moyens d’assurer un fonctionnement normal de l’Etat. Et le président de la République sillonne la planète tout entière pour trouver de quoi payer les salaires des fonctionnaires et prévenir une dislocation toujours possible de certaines institutions de l’Etat. Le citoyen un peu informé ne peut s’empêcher de faire le rapprochement entre l’état des finances du pays et l’importance des sommes en jeu dans des malversations qui semblent impliquer certaines personnalités du pouvoir actuel.

Cette situation plonge inexorablement le pays dans une atmosphère délétère, risquant ainsi de donner raison aux observateurs les plus pessimistes quant à la capacité du gouvernement actuel à mettre le pays en situation de résister aux assauts de l’adversité.

Les circonstances l’exigent : il y a lieu d’espérer une prise de conscience rapide du pouvoir afin de mobiliser l’ensemble des forces politiques du pays dans un élan patriotique. Si ce sursaut n’intervient pas rapidement, il est à craindre que les populations ne commencent à s’organiser afin d’assurer elles-mêmes leur propre sécurité et palier ainsi les insuffisances de l’Etat.

Un pouvoir figé

Le président Issoufou Mahamadou ne donne pas l’impression de prendre réellement la mesure des menaces qui pèsent sur le pays.L’inquiétude de certains observateurs quant à la nature et au degré de la collusion du pouvoir avec certains milieux affairistes se justifie pleinement au regard de l’importance de l’emprise de ces milieux sur la gestion politique du pays. Cette situation désorganise la vie politique et aboutit souvent à des tensions dont les conséquences sont encore sous-estimées. Certains comportements risquent de mettre à mal la cohésion nationale, donc la capacité du gouvernement à fédérer les forces vives du pays pour faire face à un environnement géopolitique qui n’a jamais été aussi menaçant !

La question de la gouvernance demeure l’axe central d’une pratique politique dont la finalité est de veiller à la consolidation de l’unité du pays afin de faire face aux défis du développement. Les dirigeants risquent d’être rapidement débordés, là aussi, par les aspirations de la population à prendre directement en charge sa sécurité et ses politiques de développement local. On assiste en effet à l’émergence d’une conscience politique largement portée par l’utilisation de nouveaux modes de communication qui favorisent la circulation de l’information et la confrontation des idées.

A quand une gouvernance patriotique?

Le refus de la classe politique de procéder aux réformes nécessaires à la consolidation de l’autorité de l’Etat risque de décrédibiliser l’ensemble des pouvoirs publics auprès des citoyens. Le pacte national se construit généralement à travers des institutions crédibles, dont les qualités d’équité et d’impartialité ne doivent pas faire aussi souvent débat !

En la matière, le Niger a encore du chemin à parcourir. Une population dont le taux d’alphabétisation est encore trop bas pour exprimer des choix politiques suffisamment éclairés laisse trop souvent les élites livrées à elles-mêmes, à leurs turpitudes de toute nature préjudiciables aux uns et aux autres. Ces élites se complaisent par conséquent dans une pratique plus proche de la gestion des affaires courantes que d’une gouvernance patriotique qui devrait impérativement intégrer réellement les intérêts vitaux du pays dans leurs différents aspects.

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