Banlieues: un triste bilan pour François Hollande

Depuis les émeutes de 2005, la gauche comme la droite ont enterré les politiques en direction des quartiers populaires que l'on voit à nouveau s'embraser.

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Qui se souvient de l’affaire des « vrais faux rapports » sur l’intégration qui a défrayé la chronique en décembre 2013? Dès sa nomination comme Premier ministre dix huit mois auparavant, Jean Marc Ayrault avait en tète une refondation des politiques d’insertion des communautés d’origine étrangère. Or le travail commandé à cinq groupes d’une cinquantaine de personnalités qualifiées chacun devait finir dans les poubelles de Matignon. Pis qu’un échec pour l’ancien Premier ministre, ce mélodrame public apparaît comme le symptôme du repli politique d’une gauche en mal de toute initiative d’envergure face aux banlieues.

En prenant le pouvoir en 2012, François Hollande dispose d’un capital de confiance  immense. La « buissonisation » de la campagne présidentielle du candidat de la droite a provoqué un vote massif des quartiers populaires en faveur de la gauche. A la demande de la Fondation Jean Jaurés, une vaste enquête a été lancée par le département « Opinion » de l’IFOP sur « le vote musulman » aux élections présidentielles de 2012. Résultat : les musulmans ont voté massivement à gauche au deuxième tour, plus massivement encore que lors des précédentes élections présidentielles. « Les musulmans ne représentent qu’aux alentours de 5% du corps électoral, explique Gilles Finchelstein, directeur de la Fondation Jean Jaurés, mais ce « sur-vote » du deuxième tour dans les quartiers populaires (86% pour Hollande, 51,5% en moyenne) représente à peu près l’équivalent de l’avance de François Hollande sur Nicolas Sarkozy. » Et le même d’expliquer que ce score « s’explique à la fois par un élément structurel, le penchant en faveur de la gauche, et par un élément conjoncturel, la campagne particulièrement répulsive menée par le président de la République sortant.»

L’attente des quartiers populaires était immense. Depuis la fameuse marche des beurs, le modèle français d’intégration s’est enfoncé dans une crise profonde. Les recherches en sciences sociales ont mis en évidence le  malaise des banlieues: discriminations ethniques, précarité sociale, délinquance accrue, chômage décuplé, démission des institutions, montée du radicalisme. La chronique des violences urbaines n’est concurrencée que par celle, plus récente, des nouvelles banlieues de l’islam, qui seraient le creuset du salafisme et du djihadisme. Plus alarmant encore, la politique d’intégration a perdu ses outils, ses crédits, son élan et ses buts. Le terme « intégration » a même pris un sens péjoratif pour les héritiers de l’immigration qui vivent en France depuis trois générations. On ne sait même plus comment les nommer ces nouveaux étrangers de l’intérieur, successivement « jeunes immigrés », « beurs », « Français issus de la diversité » ou encore « jeunes de banlieue ». Un débat idéologique paresseux sur le modèle français se substitue aux velléités réformatrices d’hier.

« Une France chevrotante et confite »

A peine nommé à Matignon, un Jean-Marc Ayrault moins transparent qu’on ne le croit affiche clairement sa volonté de « renouveler en profondeur l’approche des questions d’intégration en France ». Le 24 décembre 2012, le Premier ministre dissout le Haut Conseil à l’Intégration (HCI), présidé à l’époque par un ami de Charles Pasqua et de Nicolas Sarkozy, le dentiste Patrick Gaubert. Le HCI avait été mis en place par le gouvernement de Michel Rocard en décembre 1989 à la suite de la première affaire du foulard musulman et son titre de gloire fut de s’engager, lors du deuxième septennat de Jacques Chirac, en faveur d’une loi contre le port du voile dans les établissements scolaires. Cette institution qui œuvre surtout à construire le « problème musulman », se heurte d’emblée à la critique de nombreux chercheurs. D’une alternance politique à l’autre, la rhétorique publique de l’intégration tourne à l’injonction d’assimilation. Rédacteur de la « Charte des droits et des devoirs du citoyen français », le HCI poursuit sa croisade contre le « communautarisme » en s’attaquant, après l’élection de François Hollande, à la question du voile à l’Université. Mal lui en prend. Son rapport est accusé d’islamophobie par le président de la CPU (Conférence des présidents d’Université) et le Conseil est dissout en décembre 2012. Le HCI devenu en effet le laboratoire d’une islamophobie soft passe à la trappe.

Dans la foulée, Matignon annonce sa volonté de Thierry Tuot, un conseiller d’Etat qui avait dirigé, entre 1997 et 1999, le Fonds d’action sociale (FAS) en faveur des populations immigrées, est chargé de réfléchir sur la refondation des politiques d’intégration. Sous le pseudonyme de Jean Faber, ce haut fonctionnaire iconoclaste avait déjà publié, quinze ans plus tôt, un essai prémonitoire, « Les Indésirables». « L’Islam, écrivait-il, est le principal point d’incompréhension, de tension où se focalisent les fantasmes respectifs. Notre ignorance de l’islam, de ses rites, de ses grandes affirmations et de ses principes essentiels est quasi totale. En lieu et place de la connaissance, nous trouvons la bouillie favorisée dans sa cuisson par les feux médiatiques : être musulman, c’est égorger régulièrement des moutons dans sa baignoire en voilant sa femme, entre deux poses de bombe dans le métro à la demande d’une puissance étrangère. » Quatre ans avant le vote sur l’interdiction du voile dans les écoles, ce haut fonctionnaire estimait que « tout le débat public s’est résumé à une controverse stupide sur le voile islamique et son port à l’école.»

Le rapport au vitriol que Thierry Tuot remet le 11 février 2013 au Premier ministre dénonce « une France chevrotante et confite dans des traditions imaginaires». Le concept d’intégration est mort, il faut lui substituer « une politique de mise en capacité pour créer une société inclusive ». Dans la conception française héritière de la Révolution française de 1789, rappelle-t-il, la Nation est essentiellement une volonté politique du « vivre ensemble ». La socialisation républicaine a pu avoir une incontestable efficacité en faisant preuve d’accommodements raisonnables et en s’ancrant dans de réelles solidarités. Aussi, selon le rapport Tuot,  notre culture politique gagnerait à s’appuyer sur la diversité des formes de vie culturelle et pratiques sociales qui constituent le tissu de la société française. Mais comment faire? Le rapport n’apporte guère de recettes précises.

L’intégration, un oubli de trente ans

Du coup, en juin 2013, Matignon mobilise une dizaine de ministères pour bâtir le socle d’un nouveau programme politique en matière d’intégration, de citoyenneté et de services. Pour la première fois sous la cinquième République, une mobilisation interministérielle s’appuie sur les acteurs de terrain directement concernés. Les principes d’action de cette nouvelle gouvernance se fondent sur une distinction très claire entre la politique d’immigration, qui vise la gestion des flux, et la politique d’intégration  qui renforce la cohésion sociale, en luttant contre les discriminations. Membre de cette task force, le franco-marocain Khalid Hamdani, ancien secrétaire fédéral du RPR dans la Nièvre durant les années Chirac, en explique la philosophie. « Depuis longtemps, il y a en France un « nous » et un « eux ». Nous, ce sont les Français légitimes, blancs et supposés catholiques, et eux, ce sont les immigrés et leurs enfants, renvoyés du coté de l’extrémisme. La politique de la ville doit comprendre qu’elle s’adresse à un public qui est français à part entière.»Et le même d’ajouter : « Notre hypothèse dans les groupes de travail créés par Jean Marc Ayraut est qu’il n’y a jamais eu depuis les textes de Lionel Stoleru qui organisait le regroupement familial, de vraie politique d’intégration. Ce qu’il faut restaurer, avons nous plaidé, c’est la cohésion nationale,  qui comprend un socle identitaire non négociable, fait de la langue française, de l’histoire et de la géographie, auquel s’ajoutent des identités privées. ». Autant dire, conclut cet électron libre, qu’il s’agit « de prises de conscience lentes », que Jean Marc Ayrault entendait favoriser.

La démarche, de Matignon hélas, est marquée du sceau de l’improvisation : un délai envisagé de deux mois, dramatiquement court ; les décharges horaires inexistantes pour les fonctionnaires ; l’absence de rémunération pour les salariés du privé. L’ensemble des travaux devait être  coordonné par les cabinets du Premier ministre, du ministre de l’Intérieur et du ministre délégué à la ville. Autant dire une usine à gaz. L’universitaire Ahmed Boubeker qui a dirigé les travaux du groupe « Faire société », se souvient de la première réunion en juillet 2013. Les représentants de l’Etat étaient censés briefer les « personnalités qualifiées » : « Ma vision de la rationalité de l’action publique en a pris un coup ! A l’exception de la conseillère de Valls qui connaissait bien ses dossiers, les autres hauts fonctionnaires semblaient néophytes sur la question de l’intégration. Le Conseiller du Premier Ministre, Matthieu Angotti était plein de bonne volonté, mais l’immigration ne rentrait pas dans ses compétences. Quant à  Constance Rivière, une énarque de la jeune garde de François Hollande, elle s’est ennuyée au point de s’éclipser avant la fin de la réunion. Je ne l’ai jamais revue. »

Il a fallu travailler dans l’urgence en raison de l’agenda politique du Président Hollande. L’automne 2013, souvenons-nous, c’était aussi un anniversaire : le trentenaire de la Marche des beurs, une génération ! Face à l’horizon bouché des banlieues, la gauche gouvernementale se rappelle avec nostalgie des grandes mobilisations civiques de la jeunesse des années 1980. Le symbole de l’antiracisme et de la lutte pour l’égalité qui a porté la génération Mitterrand peut-il encore servir à réconcilier le peuple de gauche avec le pouvoir ? Le chef de l’Etat pourrait adresser à l’occasion de cet anniversaire un message aux héritiers de l’immigration. « Bien sûr, aurait-il confié selon le quotidien Libération, il reste de nombreux problèmes, mais je voudrais dire que cette marche a été victorieuse.»Le Ministre de la Ville, François Lamy, a mouillé sa chemise : « Je veux rendre hommage à un temps fort d’initiative citoyenne qui doit s’intégrer  dans l’histoire de France ». Quelque 450 000 euros sont débloqués pour que mille fleurs fleurissent avec des célébrations prévues dans tout le pays, des livres, des émissions de radio et de télévision, des web-documentaires, des forums débats.

D’abord ajournée, la déclaration présidentielle s’est finalement perdue dans les sables. L’Elysée aurait eu le sentiment que la commémoration de la Marche n’intéressait pas grand monde. Sorti à grands coups de promotion médiatique, le film « La Marche» (avec Jamel Debbouze) qui devait servir de locomotive à la célébration de l’anniversaire, ne rencontre pas le public escompté. Les milieux associatifs de banlieue ne jouent pas vraiment le jeu, à l’image de l’ancien leader de la Marche, Toumi Djaidja, qui par « acte de désobéissance civique » refuse de recevoir le Ministre de la Ville : « Certains cherchent à capter l’héritage de sympathie suscité par la Marche à travers cette commémoration», fait-il savoir, le 14 octobre 2013, dans un communiqué.

Une icône de la laïcité en mode « Alerte » !

Le coup mortel à la refondation des politiques d’intégration est porté par  Malika Sorel-Sutter, une brillante universitaire algérienne émigrée en France, longtemps figure de proue du Haut Conseil à l’Intégration (HCI). En page d’ouverture de son Blog, cette icône de la laicité met en exergue une phrase de « L’étrange défaite » écrit en 1940 par l’historien Marc Bloch : « La France, la patrie dont je ne saurais déraciner mon cœur. J’y suis né, j’ai bu aux sources de sa culture. J’ai fait mien son passé, je ne respire bien que sous son ciel, et je me suis efforcé, à mon tour, de la défendre de mon mieux ». Dans son viseur, se trouve le dossier de la refondation de la politique d’intégration qu’elle suit  « en mode alerte » comme elle le confie dans son dernier ouvrage.

Personne ne peut plus l’ignorer, Malika Sorel-Sutter aime la France.  Née dans le sud de l’hexagone, elle a suivi à l’âge de 10 ans ses parents en Algérie où elle aurait vécu quinze années d’exil dans le souvenir des senteurs de la Provence. L’Histoire de France la hantait. Rejetant ce qu’elle appelle « les valeurs arabes » elle fait le choix de revenir pour « épouser le destin du peuple français ». Pour Malika Sorel, cette dimension affective, « c’est ce qui fait toute la beauté et le mystère du processus d’intégration ».

Dans la France multiraciale des années 1990, l’anachronisme d’un tel bovarysme républicain ne pouvait déboucher que sur  « un grand espoir déçu ». Qu’à cela ne tienne ! Malika Sorel est de ces femmes qui savent s’engager pour retrouver leurs illusions. Depuis une vingtaine d’années, elle a ainsi mis sa colère et sa plume au service du grand malade qu’est devenu notre modèle universel d’intégration. Et de « Riposte laïque » aux « Répliques » de Finkielkraut, en passant par les pages du « Figaro », elle s’impose comme une égérie- les mauvaises langues diront une « caution indigène »- de la composante néo-réac du Tout-Paris médiatique vent debout contre la « bien pensance ». Sur la toile, les sites d’extrême-droite citent régulièrement son blog et le portail du « bloc identitaire » fait même son panégyrique « Malika ? Elle tiraille mieux que la légion ».

Proposer le droit de vote des immigrés ? « Irresponsable ! » juge-t-elle : il vaudrait mieux « couper les subventions à toutes les associations qui ont largement participé à nourrir haine et ressentiment envers la France et les Français. » Car la violence des banlieues ne serait que la conséquence d’un laxisme de gauche qui aurait laissé s’installer dans l’hexagone de véritables colonies étrangères à défaut de maîtriser les flux migratoires. Malika Sorel-Sutter accommode même à son goût très relevé le relativisme culturel de Lévi-Strauss pour dénoncer l’aveuglement des élites face au regard très négatif que les héritiers des anciens colonisés portent sur la culture française. Mais c’est la peur qui expliquerait que les dirigeants politiques « justifient, cautionnent et pardonnent tout » explique notre guerrière amazone sur le site du « boulevard voltaire » « Le problème, ajoute-t-elle, c’est qu’une telle posture est perçue comme une « approche de minette », donc méprisée. On sait en effet le sort fait aux valeurs identifiées comme féminines dans les cultures du Sud de la Méditerranée. » Et pour ceux qui douteraient encore de la menace qui pèse sur « la République des impuissants », Malika Sorel rappelle qu’elle a vécu « là-bas » !

Le 12 décembre 2013, soit deux ans avant ce livre, « le Figaro » barre sa une d’un titre accrocheur sur « le rapport choc » qui veut « autoriser le voile à l’école ».  Le quotidien de droite ouvre ases pages  par un entretien avec Malika Sorel Sutter dénonçant «  une véritable police de la pensée. » Le scoop était très discutable : les cinq rapports stigmatisés par le Figaro dormaient dans les limbes du site internet de Matignon, parfaitement accessibles, depuis un mois ! Mais cette intégriste de la laïcité a déniché dans les 276 pages de préconisations l’objet de sa vindicte : deux lignes évoquant « la possible suppression des dispositions légales et réglementaires scolaires discriminatoires concernant le voile. »

Le voile coupable, forcément coupable

La patience de Malika Sorel-Sutter a payé. Elle tient enfin sa preuve d’un complot anti Français ! Pour elle en effet, l’affaire est encore plus grave que ne l’imaginent les ultras de la laïcité. Ce n’est pas uniquement un ballon d’essai de la gauche pour préparer un assouplissement de la loi du 15 mars 2004 interdisant le port du voile et plus largement des signes religieux à l’école. Non, ce serait un logiciel de reconfiguration de l’identité française qui serait activé : « C’est la première fois que l’idéologie à l’œuvre, déclare-t-elle au Figaro, est couchée sur le papier sans fioritures ni langue de bois. » Une intention politique de fond émanant de ce pauvre Jean Marc Ayraut fabriquerait le racisme anti Français. « La rupture avec l’héritage du peuple français est pleinement assumée, poursuit-elle. Rien n’est laissé au hasard, comme en témoignent les recommandations qui détaillent les modalités de la rééducation des masses. Il faut traquer les Français de souche culturelle européenne et leur propension à discriminer l’autre, en mettant sur pied de nouvelles institutions, ainsi qu’une multitude de mesures dignes d’une véritable police de la pensée.  À aucun moment on ne trouve l’expression d’une quelconque reconnaissance de dette pour tout ce que la France a pu donner aux étrangers extraeuropéens et à leurs enfants. »

Des islamo-gauchistes tapis dans l’ombre

Un bout de voile en vue, et la France politique s’embrase. Les cinq rapports d’expertise se transforment ainsi en un seul vrai-faux rapport par qui le scandale arrive. Personne n’a vraiment lu cette littérature, mais la presse se déchaîne. « L’inexcusable rapport sur l’intégration » « Rapport sur l’intégration : 276 pages, 276 polémiques », « Des propositions terrifiantes » « Intégration : alerte aux pyromanes », « le rapport de la honte »… Autant de titres à la une ! Une bande d’islamo-gauchistes déguisés en chercheurs se serait introduite dans les palais de la République pour écrire un amas d’absurdités, réduites à des clichés : « Assumer la dimension arabo-orientale de la France » ou « considérer les borborygmes des patois africains sur le même plan que la langue française » comme le résume dans le Figaro Thierry Desjardins, lauréat du prix Albert Londres. Le vrai-faux rapport illustrerait même un attentat contre la langue française tant il serait écrit dans une novlangue, « un mélange d’amphigouri sociologique et de franche idéologie, avec égalitarisme, antiracisme, multiculturalisme obligatoires à tous les étages et remboursés par la sécurité sociale » selon le très conservateur portail « Nouvelles de France ».

La polémique lancée prend une dimension politique. L’occasion était trop belle pour la droite républicaine dont la réaction prend même de vitesse le Front national. Pas de doute, la gauche tente une manœuvre désespérée pour pallier le désastre annoncé à l’approche des Elections municipales de 2014. Pour Lydia Guirous, éphémère porte parle des « Républicains » qui met en avant, elle aussi, une jeunesse passée en Algérie pendant les années noires 1992-1999, « il s’agit d’un calcul minable de conseillers de cabinet à la petite semaine : brandissons le chiffon rouge du communautarisme, ça fera monter le FN et perdre la droite républicaine… et les pauvres enfants issus de l’immigration, on les fait rêver mais au final, on ne fera rien pour eux ! Cela s’appelle le cynisme de gauche, dont le père spirituel était François Mitterrand… » Le député UMP de Haute-Loire, Laurent Wauquiez déclare que Hollande et Ayrault jouent aux allumettes sur un baril de poudre. Mais c’est la réaction du président de l’UMP, Jean François Copé qui fait date. Soulignant que ce rapport  préconise d’ériger le communautarisme en nouveau modèle pour la France, il interpelle solennellement le chef de l’Etat le 13 décembre : « Notre République serait en danger si vous cédiez à cette tentation en mettant en œuvre, ne serait-ce qu’à minima un rapport dont l’intention est de déconstruire […] cette République». Jean Marc Ayrault lui répond le traite de « menteur».  Trop tard, le Premier ministre a déjà perdu la partie.

Tous aux abris

Dans le camp de Jean Marc Ayraut, certains dénoncent un complot venu de la place Beauvau. Le Ministre de l’intérieur d’alors, Manuel Valls, aurait lui-même organisé les fuites pour accélérer la chute de son rival et prendre sa place à Matignon. C’est du moins l’hypothèse formulée par certains membres des cinq commissions nommées par Matignon. C’était l’époque où en rentrant de Corse dans un avion gouvernemental, Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur, avait confié en souriant en voyant au loin de longues trainées de fumée sur Paris : « C’es peut-être Matignon qui flambe. »

Reste un problème de méthode. A la suite de leur remise officielle le 13 novembre 2013, les conclusions devaient faire l’objet d’un travail d’arbitrage interministériel avant d’être rendues publiques par le Premier ministre. « Le contrat était très clair, précise l’universitaire Ahmed Boubeker, nous avions une totale liberté de fonctionnement et de parole, mais notre travail se limitait à fournir une boîte à idées, les services ministériels feraient le tri ! Les conclusions de ce processus de refondation devaient être adoptées lors d’une conférence conclue par le Premier ministre fin 2013 qui a été reportée sine die.» Une certitude, Manuel Valls donnera le coup de pied de l’âne à son Premier ministre: « Dans les propositions de ces groupes de travail, il y a des aberrations et des propositions dangereuses qui mettent en cause ce qu’est la France, sa laïcité », confie-t-il au Journal du Dimanche le 14 décembre 2013. Le même jour, le Président Hollande en déplacement à Cayenne siffle la fin de la partie : le rapport sur l’intégration en cinq volets « n’est pas du tout la position du gouvernement » lâche-t-il dans une colère froide. Avant d’ajouter : « Le gouvernement fera des propositions sur l’intégration, mais ce ne sera ni le différentialisme ni le communautarisme ! »Face à la polémique, la gauche a jeté les rapports aux oubliettes, fruit d’un travail de plusieurs mois entre deux cent acteurs de l’université, de la société civile et des institutions publiques. Malika Sorel-Sutter tenait sa revanche.    

Rien de révolutionnaire, en fait, n’était inscrit dans les préconisations de ces rapports maudits : la lutte contre la « production industrielle de l’échec scolaire », la création d’ « une cour des comptes de l’égalité » ou la fondation d’une véritable autorité de lutte contre les discriminations. Rien à voir avec la polémique médiatique sur un lobby multiculturel qui chercherait à imposer une « France arabo-orientale » en imposant le voile et les langues africaines à l’école de la République.  « Certains membres des groupes de travail ont pu s’inspirer du modèle anglo-saxon, avance Ahmed Boubeker comme une grande partie des sciences sociales aujourd’hui. L’ouverture de l’école aux langues et à l’histoire de l’immigration permet d’assumer des héritages postcoloniaux qui font partie de l’identité française.» Et le sociologue de préciser : « Paradoxalement, nous sommes très critiques sur certaines dérives de la politique de la ville qui ont éloigné les populations des banlieue du droit commun. Le danger du multiculturalisme n’est qu’un épouvantail qui sert les intérêts d’un néo-conservatisme franchouillard et ses lubies sur une « décomposition française.»

Trente ans de désamour entre la gauche et les banlieues ont ainsi été résumés dans l’actualité de cet automne à ramasser à la pelle. Les premières victimes sont les chercheurs impliqués dans la refondation. Car au-delà de la bronca médiatique qui prend fin début 2014, les portails identitaires ont continué longtemps à déverser des tombereaux de boue sur leurs noms : « Je propose qu’Olivier noël renonce à son patronyme fleurant trop bon la chrétienté, Olivier Ramadan serait bien plus de mise » ; « Les inspirateurs d’un tel rapport sont des fauteurs de guerre civile. Ils devront être jugés », « Demandez-vous pourquoi ce fameux rapport sur l’intégration est tellement favorable aux immigrés de tous poils. Et allez voir plus bas sur la liste des experts (celle-ci ne cite que les noms à consonance maghrébine) ». Suivent les coups de fils anonymes et les courriers de menace comme ce dessin d’un gibet et d’une croix de lorraine déposé dans la boîte aux lettres d’un des chercheurs avec le commentaire suivant : « Où qu’ils SOIENT, quoi qu’ils FASSENT, les TRAITRES seront CHÂTIES ! »

Rares sont les personnalités publiques qui ont osé prendre la défense de ces chercheurs victimes de leur engagement. Dans un article intitulé « Quand les « Arabes » prennent le pouvoir par la plume», la sénatrice Esther Benbassa écrit : « N’enterrons pas ces rapports ! Enrichissons-nous de leur contenu ! N’ayons pas peur ! C’est un devoir de la gauche que de décrisper la société et d’œuvrer à la construction de ce grand « Nous ». Entendre ces voix reviendrait à entamer la décolonisation de l’action politique. Avant d’engager les réformes demandées pour qu’une autre France soit possible demain. » « Quand les Arabes prennent la plume » ? Peut-être, mais la sénatrice très impliquée dans son soutien aux minorités néglige un détail important. Plus lascars que nature, les Arabes en question peuvent aussi tenir cette plume d’une main droite… très ferme ! Aussi ferme que celle de Malika Sorel-Sutter.

Lors des événements forts qui marquent les territoires oubliés de la République, des émeutes de 2OO5 à celles d’aujourd’hui, on n’entendra guère, dans le vacarme médiatique, la voix des élites issues de l’immigration, les Najat, Rachida et autres, coupéess radicalement de ce monde qui a légitimé leur résistible ascension. Lorsque les attentats de 2015 auront conduit le pouvoir socialiste à proposer la déchéance de nationalité chez les bi-nationaux, le silence des élites beur deviendra même assourdissant.

L’essentiel de cet article était déja paru dans le livre de Nicolas Beau, « les beurgeois de la république », éditions du Seuil, octobre 2016

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